
S05E07 : Le découpage des séries
(Transcription : Symphonie )
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Trilogies, sagas, feuilletons : comment s’opère le découpage des histoires en plusieurs volumes ? Quelle discussion y a-t-il entre auteur/autrice et éditeur/éditrice ? Plusieurs retours d’expérience dans cet épisode ; Estelle et Mélanie parlent du plaisir qu’il y a à écrire, découvrir ou traduire une saga qui part dans des directions inattendues mais cohérentes ; Estelle évoque le cas de ses romans indépendants qui ont appelé des suites ou se sont transformés en séries. Lionel parle de l’intérêt de connaître sa fin à l’avance, et rougit jusqu’au crâne.
(Note : les livres évoqués dans cet épisode par Estelle et Lionel étaient encore en retravail au moment l’enregistrement mais sont depuis parus.) (Blog de Lionel Davoust)
Et dans la suite de l’article la transcription de l’épisode. N’hésitez pas à intervenir dans les commentaires pour évoquer votre expérience !
(A noter que cet épisode n’a pas pu bénéficier de relecture par une tierce personne. N’hésitez pas à me signaler toute erreur ou contresens)
Vous écoutez Procrastination, Saison 5 Episode 7 :
Le découpage des séries
Podcast sur l’écriture en 15 minutes.
Parce que vous avez autre chose à faire.
Et qu’on n’a pas la science infuse.
Avec les voix de : Mélanie Fazi, Estelle Faye, et Lionel Davoust.
Lionel Davoust : C’est une question qui nous a été posée par Internet, en gros, pour savoir un peu comment se passe le découpage d’une série ou d’une saga.
Alors pour replacer un peu nos expériences relatives, Estelle, tu as écrit des séries et des suites de romans qui étaient censés être one shot.
Estelle Faye : Ouais !
LD : Je pense notamment aux Révoltés de Bohen.
EF : J’aime bien les suites pas prévues, c’est une de mes spécialités en ce moment.
LD : Parce que tu as également fait la suite de Les guerriers de glace qui n’était effectivement pas prévue non plus, c’est ça ?
EF : Voilà. Après, par contre, sur Les guerriers de glace, on pourra peut-être en parler, parce que la suite n’était pas prévue, mais dès qu’on a parlé de lancer la suite, on a parlé avec les éditrices de partir sur au moins trois tomes. Et là, par contre, j’ai vraiment commencé à faire une structure de série.
LD : Ah ben, ça sera intéressant d’aborder ça.
Mélanie, concernant l’approche des sagas, tu traduis Brandon Sanderson, qui est connu pour ses longues et grosses sagas, notamment Les Archives de Roshar, qui sont de longs et volumineux bouquins. Donc on va peut-être aussi voir, parce que personne ne lit aussi profondément qu’un traducteur ou une traductrice, donc ce sera intéressant d’avoir ton point de vue en tant que traductrice de Brandon Sanderson.
Et pour ma part, j’ai tendance à penser que je fais soit des one shots, soit des trilogies, et ça termine en trilogie ou en pentalogie. Donc j’ai un problème. Et en plus, je développe un univers à plusieurs facettes.
Donc on va voir comment un peu ça se passe et parler justement de cet aspect de découpage des séries. Alors je pense que le premier aspect qui a semblé intéresser nos poditeurs, c’est : en fait, comment ça se décide de faire une saga ou une série ? Quelles sont vos expériences par rapport à ça ?
EF : Moi, il y a une fois où j’ai pris cette décision vraiment concrète, c’est pour ma série La Voie des Oracles, que tout de suite j’ai vue en série, déjà parce que c’est un format que j’avais envie de travailler, et a fortiori pour ce projet-là. Et en gros, quand même en trois tomes – parce que les très longues séries, j’ai déjà du mal à suivre en tant que lectrice, alors en tant qu’autrice, je n’allais pas me lancer là-dedans – mais c’était cette idée d’avoir trois tomes dont chacun ait sa personnalité. J’aime bien aussi l’idée que les premiers tomes puissent être lus indépendamment et ne soient pas que des tomes d’exposition. Donc ça, c’est quelque chose que je mets toujours dans mes séries, qu’elles soient volontaires ou pas. Je veux dire, que ce soit des séries qui sont pensées en tant que séries ou pas, à la base.
Et après, l’un des exemples que j’ai vraiment dans la tête quand je pars sur des exemples de trilogie, moi, je réfléchis beaucoup avec les exemples de ciné, c’est l’exemple de Star Wars. Le Star Wars originel, où il y a un premier qui est une sorte de saga classique, au bon sens du terme ; un deuxième épisode qui va vers des choses beaucoup plus sombres, et qui va beaucoup plus pousser les héros dans leur retranchement, et où vraiment la fin du 2 ᵉ tome est une fin ouverte, vers le 3e – là, pour le coup, il y a un vrai cliffhanger ; et un 3e tome qui en gros, finit en apothéose, voire peut tenter des choses un peu bizarres.
Et le 3 ᵉ tome de La voie des oracles, c’est clairement un pari, puisqu’en fait, on change de genre. Et le début du 3 ᵉ tome, vraiment, paume les lecteurs. Mais je me suis dit, s’ils m’ont suivi pendant deux tomes, au 3ᵉ, non seulement ils peuvent me suivre dans ce pari, mais même quelque part, j’ai envie de leur apporter quelque chose encore de différent.
Donc voilà, pour moi, l’idée d’une série, c’était à la fois développer un univers plus ample et avoir aussi pour chaque tome, une vraie personnalité, tout en ayant une concordance d’univers.
Après, en série, quelque chose que je vois de plus en plus et que j’aimerais bien tenter un jour… J’aime bien aussi les séries où chaque tome est vraiment centré sur un personnage. Alors, il y a des persos qui mènent un peu la danse dans chaque tome de La voix des oracles, mais ce n’est pas aussi présent que dans des séries comme… Je pense par exemple à Apocalypsis[1], qui est une super série, et surtout sur les quatre premiers tomes, chaque tome, c’est vraiment un personnage, et après, comment ils vont se rejoindre. Et ça, c’est un principe que j’aimerais bien expérimenter un jour, après, il faut que je trouve une histoire qui s’y prête.
Mélanie Fazi : Une question que je me posais, mais là, je l’ai plus approchée en tant que traductrice, il y a peut-être quelque chose de particulier quand les séries en particulier sont des trilogies, parce que c’est quelque chose qui est assez codifié et sur lequel il y a un certain nombre d’attentes, parce que la trilogie, à un moment donné, c’était vraiment pour le passage obligé, presque. Et je pensais à ça parce que typiquement, Brandon Sanderson, que je traduis a fait plusieurs fois quelque chose d’intéressant dans ses trilogies, c’est qu’il commence à poser un enjeu de départ, on s’imagine que cet enjeu va être le sujet de la trilogie entière, et en fait, il trouve un moyen de résoudre cet enjeu de départ, ou en tout cas amener à une sorte de conclusion à la fin du 1ᵉʳ livre, et ensuite part complètement ailleurs. Donc on se retrouve avec une histoire qui est entièrement cohérente du début à la fin, mais on joue avec les attentes du lecteur, quelque part. Et il ne fait pas ça sur ses autres séries, uniquement sur des trilogies.
EF : Clairement, c’est ça que j’ai bien aimé aussi avec le 3 ᵉ tome des Oracles, c’est d’amener les lecteurs un peu plus loin ou un peu plus ailleurs peut-être, que ce à quoi ils auraient pu s’attendre. Et pour moi, ce que j’aime bien en tant que lectrice, c’est aussi une sorte de récompense. Quand on a suivi une série sur plusieurs tomes et qu’elle vous amène à un moment à la fois dans quelque chose de cohérent, mais de, mine de rien, pas attendu.
Après, quand je fais des one shot, j’aime bien aussi faire des fins ouvertes, et donc les fins ouvertes, ça peut faire que le one shot peut devenir une série après aussi. C’est comme ça que je me retrouve à avoir des one shot qui se développent en série. Mais avant tout, je les pense comme un one shot avec une histoire qui tienne sur ses pattes toute seule, qui ait vraiment une cohérence, une unité très forte.
Et aussi, en parlant de série, j’aime beaucoup aussi tout ce qui est romans feuilletons. En tant que lectrice, j’avais aussi bossé dessus quand j’étais étudiante en lettres. Et là, je me retrouve à développer un de mes one shot qui est Un éclat de givre dans un esprit un peu série, mais là, c’est différent. Comme c’est dans une ambiance un peu policière, en fait l’idée, c’est que chaque livre ait une enquête et qu’il voie une évolution du personnage principal. Mais pour le coup chaque enquête peut être lue aussi différemment. Des exemples que j’ai en tête, Les nouveaux mystères de Paris de Léo Malet, où en gros, chaque enquête visite un arrondissement de Paris, si on peut dire. Alors moi, chaque enquête est un peu plus vaste que sur un arrondissement, mais voilà, c’est cette idée que chaque enquête a une unité propre, et en même temps quand on en lit plusieurs ensemble, on a un monde qui se dessine, qui est plus vaste que ça. Et ça c’est un principe de série que j’aime bien aussi.
MF : C’est effectivement, je pense, les deux grands modèles de série, j’ai l’impression. C’est soit d’un côté, une histoire vaste qui est découpée en plusieurs tronçons, avec un travail sur la structure au niveau du découpage, ou bien différentes histoires indépendantes qui se situent dans un univers plus vaste. Et ça c’est un schéma qu’on a beaucoup trouvé, par exemple, dans tout le mouvement de la bit-lit. Je traduisais des romans de Kelley Armstrong notamment, qui relevaient de ça. À chaque fois, on avait en plus une narratrice différente, on avait un univers qui s’étoffait au fur et à mesure, mais chaque histoire se lisait indépendamment.
EF : Après, sur Les guerriers de glace dont je parlais tout à l’heure, c’était à la base en one shot, c’est devenu une série qu’on a pensée au départ en trois volumes au moins. Donc le deux et le trois peuvent vraiment fonctionner ensemble parce qu’il y a vraiment un cliffhanger à la fin du deux, même s’il y a une histoire complète, il y a quand même un gros cliffhanger, des choses qui sont vraiment en suspension, qui vont être résolues dans le tome trois. Et après on a réfléchi à partir carrément sur une structure en quatre volumes, et là dans ce cas là, l’idée c’était que comme chaque tome finalement dans les trois premiers avait une saison précise, on est partis sur les quatre saisons en fait. Et finalement, il y a des structures différentes qui se mettent en place, et j’aime bien aussi me demander ce que les structures peuvent amener à mon inspiration. Parce que, mine de rien, une structure c’est aussi une base pour penser différemment des histoires, je trouve.
MF : Ce qui est intéressant pour ça dans ce que je vois, moi en tant que traductrice – parce que pour le coup je n’ai pas d’expérience d’écriture – l’exemple le plus extrême que j’ai vu, c’est la fameuse série des Archives de Roshar que je traduis, qui est monumentale. Je trouve hyper intéressant de regarder comment sont structurées les différentes histoires et les schémas qui reviennent.
Par exemple, il y a deux choses – je ne vais pas dire qu’il s’oblige à faire, mais qui amènent une forme de structure – c’est que chacun des volets commence par un prologue qui en fait décrit le même événement, mais vu à chaque fois par un personnage différent. On parle d’un assassinat qui a lieu pendant un banquet, et plein de personnages centraux étaient présents à ce banquet, et chacun a vécu l’événement différemment. Donc je pense que pour l’auteur, ça amène aussi un élément de… On est vraiment dans les contraintes qui ouvrent des voies créatives, en fait. On sait qu’à chaque fois il va commencer par ça.
Et la 2 ᵉ contrainte, et je pense, qui est une des grandes richesses de la saga, c’est que chacun des livres, tout en racontant une histoire globale, chacun des livres développe l’histoire passée d’un des personnages. Donc en fait, chacun des volets est structuré par les flashbacks de l’histoire d’un des personnages principaux, chacun tour à tour. Et je trouve ça assez fascinant comment finalement une série va mettre en place cette espèce de structure à l’intérieur de laquelle on développe énormément d’autres structures.
EF : Clairement. Et quand on se lance, je pense dans un projet de série – et la série par personnage, comme je disais, c’est un truc que j’aimerais bien tenter un jour – après, il faut trouver la bonne histoire, l’histoire qui va correspondre à cette structure là et à cette contrainte là. Mais il y a clairement l’aspect aussi super intéressant de la contrainte et comment elle peut nous amener à sortir de nos zones de confort et à nous amener ailleurs.
MF : Puis en tant que lecteur, c’est hyper intéressant de reprendre… Moi je sais qu’en tant que traductrice sur cette série, à chaque fois je suis impatiente de découvrir la nouvelle version du prologue. Quel angle est-ce qu’on va nous montrer de cet événement qu’on n’avait pas encore ? Je trouve ça hyper ludique.
EF : Et maintenant le seul auteur de vraies grandes sagas de ce podcast va peut-être avoir enfin la parole.
LD : Mais non ! « Vraie grande saga », je ne sais pas, moi, mon problème c’est juste que je sous-estime chroniquement les longueurs de mes bouquins, et que du coup je me retrouve à écrire des sagas sans faire exprès, parce qu’en fait c’est des parties de séries plus vastes. Je plaisante à moitié puisque la trilogie Léviathan à la base, moi j’avais totalement vu ça comme c’était en fait : un bouquin avec trois temps différents. C’était un one shot et c’était un one shot qui n’allait pas être très épais d’ailleurs… Il se trouve que c’est trois épais bouquins en réalité. J’ai un vrai problème avec ça. Et pareil avec Les dieux sauvages.
En fait, moi mon modèle de narration que j’aime énormément, c’est le modèle de la série télé à fil rouge, où il y a plusieurs temps dans une histoire, et en fait les choses se résolvent, mais il y a toujours un fil rouge plus vaste qui tient l’intégralité, et toutes les péripéties viennent se rattacher à ça de près ou de loin, mais sont des facettes d’un problème beaucoup plus vaste qu’on va mener à sa conclusion à la fin de la série.
C’est une question qu’on m’avait posée sur Les dieux sauvages en me disant « ah mais quand t’auras fini Les dieux sauvages, est ce que tu n’auras pas envie de revenir sur cette histoire ? ». À quoi je réponds : bah non, puisque en fait l’histoire elle est terminée avec le dernier volume. Est-ce que peut-être on ne reviendra pas à cette époque-là regarder d’autres trucs, aller à d’autres endroits et tout ? Peut-être, mais ce ne sera pas la même série, ce ne sera pas la même histoire, cette histoire a dit ce qu’elle avait à dire.
Par contre, j’ai vraiment le gros syndrome du randonneur mal préparé, c’est à dire le randonneur qui part avec ses tongs et une gourde d’eau en se disant « je vais faire une randonnée », et il prend une carte d’état-major des années ’70, puis il se rend compte que le décor a quelque peu changé sur le chemin et qu’il va falloir faire des détours par certains côtés, mais que aussi certains endroits qui paraissaient compliqués finalement sont extrêmement rapides. Donc le chemin, il y a ce qu’on a envie de faire et ce qu’on a prévu de faire, et il y a le fait de faire le chemin à proprement parler où on se rend compte que finalement il y a des choses qu’il va falloir explorer plus en détail et d’autres qui vont se résumer. Donc c’est pour ça que la trilogie des Dieux sauvages est devenue une pentalogie, et que Léviathan a été une trilogie qui s’ignorait.
Mais je pense que, rapport à l’écriture des sagas, une chose qui – je ne sais pas de votre côté, mais qui moi m’apparaît assez clairement –, qui est que toute histoire, au bout d’un moment, prend son propre élan et prend quelque part sa propre indépendance. Même si on la prépare vraiment en détail, il y a un moment, certaines choses qui sont en germe vont nécessiter d’être traitées d’une bonne manière, et ça peut parfois faire prendre des détours inattendus, et parfois rajouter du volume aussi.
EF : Clairement. Je voulais juste ajouter que sur Les dieux sauvages, du côté lecteur/lectrice, il y a plein de lecteurs et de lectrices qui sont super contents que ça prenne plus de place que prévu parce que c’est une saga qui est super cool. Voilà. Et par ailleurs, il y a aussi des lecteurs/lectrices et des auteurs/autrices un peu mal intentionnés qui prennent des paris sur le nombre de volumes que ça fera au final.[2]
[rires]
MF: Oh merde ! [rires]
LD : Alors, je veux vraiment finir, à cinq parce que je suis en train de finir le quatre, et déjà… Bon, d’abord, merci beaucoup, parce que ça fait super plaisir, parce que j’avoue que quand j’ai annoncé que ça passait de trois à quatre, puis à cinq, j’avais qu’une seule trouille, c’était de me faire lyncher en place publique, et en fait, j’ai eu des réactions exactement inverses, et ça m’a vachement rassuré, ça m’a vachement fait plaisir.
EF : Ah bah oui, les réactions, c’était du genre « youpi ! ».
LD : Enfin, c’était cool. C’était vachement cool, parce que je me suis dit : « oh là là, tout le monde va croire que j’essaye en fait de rallonger la sauce », alors que pas du tout, c’est juste que je sous-estime la longueur de mes projets en général.
EF : Et puis c’est super dense et c’est super riche tout le temps en plus. C’est ça qui est génial, quoi. Ce n’est pas du délayage en fait, une saga, quand c’est bien fait, au contraire, ça permet de creuser davantage et de développer davantage une énorme richesse de monde, quoi. Avec des super scènes de bataille. Voilà. Lisez Les dieux sauvages.
LD : (avec une voix aigüe 🙂 Merci, merci, c’est vachement gentil. (Voix normale 🙂 Je veux vraiment m’arrêter à cinq, parce que je suis en train de terminer le quatre.
Alors pour essayer d’élargir un peu le truc et pas simplement parler de mon cas, même si ça fait très plaisir – merci à vous. Dans le quatre que je suis en train de terminer, il y a vraiment un nœud central qui tombe, qui est la vraie nature des enjeux de la guerre entre les dieux, en gros. Et je veux terminer à cinq tomes pour cette raison, de manière générale, parce que, et c’est une question de narration plus vaste, ce nœud-là, pour moi, est justement ce qui sous-tend toute l’histoire.
On parlait de l’accessibilité au début de la saison et on parlait du fait de savoir définir son projet. Il y a plein de dimensions que je pourrais explorer, qui ont l’air cool dans ce qui se passe et dans les changements qu’il y a, notamment dans le tome quatre. Alors que je n’ai pas attaqué le cinq, j’ai déjà décidé d’en faire mon deuil. D’une part parce que je veux terminer avec le tome cinq, mais surtout parce que le cœur même de la série, même s’il y a quand même quelques doutes qui planent, et puis tous les personnages n’y croient pas, est tombé. Le lecteur va bien se rendre compte que c’est ça qui se passe en réalité. Et à partir de là, il faut clore. Il faut finir.
Bon, je ne sais plus dans quel épisode je parlais de cette astuce de scénariste sur une scène qui est in late, out early. Il faut attaquer, il faut… Enfin, il faut pas, mais il est pertinent d’essayer d’attaquer au plus cœur de la chair de l’action. Et une fois que la scène a dit ce qu’elle avait à dire, d’en sortir le plus vite possible. Pour moi, une saga fonctionne de la même manière, à partir du moment où j’ai lâché, où j’ai sorti mon lapin du chapeau, il faut finir. Même s’il y a des trucs qui seraient passionnants à explorer, ça n’est pas le projet. Ça n’est plus le projet.
Alors, bon, je dis ça, et peut être que tout le monde rira quand j’annoncerai qu’il y aura un tome sept, mais vraiment, ce n’est vraiment pas l’idée. Je veux vraiment clore à cinq, parce que la saga arrive à avoir dit ce qu’elle avait à dire. Et à partir de là, je veux éviter de rallonger la sauce, justement, toujours ça pour que ça reste dans la densité et dans le fait de finir ce que cette saga a à dire, qui est ce truc-là, en fait.
EF : C’est aussi l’un des enjeux des séries aussi, c’est de savoir comment les finir. En fait, c’est un enjeu pour les romans, mais encore plus peut-être pour les séries. Souvent, ce que je reçois comme avis de la part de mes bêta-lecteurs ou de mes éditeurs, c’est que mes fins sont trop rapides. On me l’a encore redit pas plus tard, qu’hier soir – enfin hier soir par rapport au temps de l’enregistrement.
Et après, pareil, on a aussi tous des exemples en tête de séries dont les fins ont été trop délayées ou trop longues, et qui nous ont déçus pour ça aussi. Donc savoir finir, c’est déjà un enjeu sur un roman, mais à fortiori sur une série, c’est un enjeu qui est encore plus important.
LD : Là-dessus pour moi – je ne sais pas, je devais avoir 17 ans quand je regardais ça. 18 ? 20, allez – une des leçons d’écriture les plus grandes qui m’ont été données, c’est par Joe Michael Straczynski, showrunner de Babylon 5. Quand il a commencé, il savait exactement où il allait, où est ce qu’il allait terminer. Et effectivement, quand on regarde Babylon 5, il y a un début, un milieu, une fin. Alors après, il y a eu quelques avanies de production diverses et variées, des acteurs qui sont partis. Bon ça c’est les aléas du truc. Mais ça montre une cohérence phénoménale, parce que le gars savait où il allait finir.
Et si on compare à une autre série de SF, qui est pas beaucoup plus vieille, et que j’aime beaucoup par ailleurs, qu’est Battlestar Galactica, la fin de Battlestar Galactica elle est un peu bancale. Et quand on voit comment le truc a été conçu, les mecs de Battlestar Galactica, ils savaient pas où ils allaient. Et bah ça se sent, en fait.
Alors, c’est plus facile quand on est un auteur architecte ou structurel, qui sait où il met sa fin, avec un auteur jardinier qui par nature a un peu plus de mal à savoir où est sa fin. C’est une question peut être à se poser quand on écrit une saga, qui est de se dire : est ce que je veux savoir ma fin ou pas ? Sachant que savoir ce que son histoire veut ou va dire à l’avance, malheureusement, en tout cas de mon point de vue structurel, me semble être une bonne astuce pour s’assurer qu’on conserve une cohérence sur le long terme. Mais loin de moi l’idée de dire que c’est ça qu’il faut faire.
MF : Ouais, tu peux avoir des exceptions, mais qui sont très, très spécifiques. Et en t’écoutant parler, je pense à La Tour sombre de Stephen King qui ne savait pas du tout où il allait. Ça se sent et c’est ce côté complètement bordélique, onirique, qui fait finalement le cachet de la saga. Mais alors il ne faut absolument pas tenter ça sur n’importe quoi, ça ne marchera pas pour tout.
EF : Là, pour le coup, j’aimerais vraiment amener un point de vue inverse, parce que pour moi, l’un des livres les plus, disons vastes et ambitieux que j’ai fait, un des romans en tout cas dans lequel j’ai le plus investi en tant qu’autrice pour l’instant, c’est Les Révoltés de Bohen. Et justement, c’est un roman où, moi qui avais tendance à quand même pas mal structurer les choses sur des séries comme Les oracles, là c’était voulu. Je partais en ayant des questions mais surtout pas de réponses, et en ne sachant pas où ça allait m’amener.
Et ce côté saut dans le vide m’a permis de découvrir des choses beaucoup plus vastes et beaucoup plus amples que si je ne l’avais pas fait. Et j’aime beaucoup aussi les séries dont on voit qu’elles prennent justement des directions qui n’étaient pas prévues à l’avance, parce que simplement elle n’était prévue. Et La tour sombre est clairement une des séries que j’adore pour justement toutes les incroyables directions qu’elle prend et l’immense ampleur d’univers qu’elle met en place.
Donc c’est bien aussi… Enfin, par moment si c’est notre truc ou si c’est le truc que demande une série ou un projet de ne pas savoir où on va, ça peut nous permettre de trouver tout à coup des profondeurs ou des ampleurs qu’on n’aurait pas eu sans ça.
LD : Je dis ça juste, l’un n’exclut pas l’autre sur l’aspect structurel. Mon plan pour Les dieux sauvages a approximativement explosé en vol aux 2/3 de l’écriture du tome un à peu près. Par contre j’avais mes grands jalons. Il y a une image que j’aime beaucoup de Robin Hobb concernant l’écriture de saga, à laquelle je souscris pas mal et finalement on retrouve peut-être les deux approches là-dedans. Elle disait : « Pour moi, écrire une saga ou écrire un bouquin, c’est comme contempler une grande vallée couverte de brume. De temps en temps je vois quelques repères qui saillent de la brume où je sais que je vais passer par là et par là, et je vois le versant opposé de la vallée et je sais que je vais aller là-bas. Mais après j’ai aucune idée du chemin par lequel je vais passer. Je vois juste peut être quelques étapes qui vont être majeures et qui vont être mon voyage ».
Quand je dis connaître la fin, le truc pour moi qui était important c’est d’avoir une boussole. Pour reprendre l’idée du randonneur mal préparé, j’ai quand même une boussole et je sais où je vais, et je sais où ça finit. Par contre, par où je vais passer, c’est impossible de le savoir avec des bouquins aussi gros qui font 1 500 000 signes/pièce sur Les Dieux sauvages, c’est pas possible. Donc il y a énormément effectivement d’écriture sans réponse, qui était une expérience assez nouvelle pour moi et qui était vachement intéressante. Par contre, j’ai ma fin, et c’est le seul truc qui est quelque part immuable, parce que toute la série repose là-dessus. Mais tout en reconnaissant que c’est pour ça que je disais tout à l’heure, de mon point de vue d’architecte, que c’est probablement pas, et ça n’est pas le cas de tout le monde. Ÿ mais en tout cas, ça a été un déclic pour moi.
Petite citation pour terminer, citation de J. R. Tolkien, traduction maison, pour changer : « Le vaste monde vous entoure de tous côtés. Vous pouvez vous enclore, mais vous ne pouvez éternellement le tenir en dehors de vos clôtures ».
Jingle: C’était Procrastination, merci de nous avoir suivis. Maintenant, assez procrastiné, allez écrire !
[1] Apocalypsis, thriller de Mario Giordano
[2] N’importe quoi. Les paris, c’est sur le nombre de signes, maintenant (Symphonie)