
S05E10 : Vivre la critique
(Transcription : Symphonie )
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La critique positive, c’est merveilleux ! La critique négative, ça l’est un peu moins. Et se faire descendre en flammes, ça ne fait pas beaucoup plaisir. C’est de ces deux derniers cas dont il est question : quels sont les types de critiques négatives, comment peut-on les recevoir, que peut-on en retirer – et que refuse-t-on ? Lionel commence par rappeler qu’aucune œuvre porteuse de sens ne peut, ni ne devrait chercher à faire l’unanimité ; des retours négatifs viennent asseoir les retours positifs (tant que la proportion est favorable…). Estelle appuie que l’art, c’est tout sauf l’ennui ; et que des critiques négatives peuvent être même révélatrices du bien-fondé d’un projet quant à l’esprit du temps. Mélanie aborde les chroniques que l’on ne peut accepter : la mauvaise foi, et celles qui insistent pour voir dans une œuvre autre chose que son propre projet.
Et dans la suite de l’article la transcription de l’épisode. N’hésitez pas à intervenir dans les commentaires pour évoquer votre expérience ! (A noter que cet épisode n’a pas pu bénéficier de relecture par une tierce personne. N’hésitez pas à me signaler toute erreur ou contresens)
Vous écoutez Procrastination, Saison 5 Episode 10 :
Vivre la critique
Podcast sur l’écriture en 15 minutes.
Parce que vous avez autre chose à faire.
Et qu’on n’a pas la science infuse.
Avec les voix de : Mélanie Fazi, Estelle Faye et Lionel Davoust.
Lionel Davoust : Vous avez publié un bouquin, une nouvelle, un texte… félicitations ! Les critiques arrivent, les avis sur les blogs, ou même tout simplement, vous avez produit un texte et vous l’avez fait relire à quelqu’un de votre entourage dans l’espoir éventuellement d’avoir un retour, alors c’est aussi la bêta-lecture. Mais parfois, on peut avoir des retours qui sont un peu, voire très négatifs.
Il y a aussi une question qui nous a été un peu posée, c’est comment on le vit en fait ? Comment on le gère ? Est-ce qu’on se dit qu’on abandonne tout et qu’on va se reconvertir dans l’élevage de chèvres dans le Larzac ? Ou est-ce que tel un héros de manga cela redonne deux fois plus de niaque pour faire encore mieux la prochaine fois ? Donc on va parler de la critique négative. Comment on la vit ? Comment on fait ? Comment on fonctionne ?
Alors, moi juste un peu pour la blague, mais en même temps pas tellement, j’ai toujours eu un avis concernant la critique. C’est comme dans Fight Club[1] : Règle 1, on ne parle pas de la critique négative. Règle 2, on ne parle pas de la chronique négative. Parce que, que peut faire un auteur face à une chronique négative ? À part avoir l’impression que c’est soit un gros aigri, soit qu’il essaye de se justifier. Je pense que, voilà, les chroniques négatives arrivent, on ne peut pas forcément plaire à tout le monde. Et une chronique négative, c’est la vie, ça arrive, ça veut dire qu’on n’a pas réussi à toucher ce lecteur-là.
John Michael Straczynski[2] dit fréquemment sur Twitter, quand il y a des gens qui lui disent qu’il y a des trucs qui ont moins bien marché pour eux, il répond avec une énorme grâce, mais aussi, je pense, beaucoup d’authenticité, il dit : « c’est pas grave, c’est normal, plaire à tout le monde, c’est ne satisfaire personne ».
C’est un truc avec lequel, personnellement, j’ai trouvé ma paix, c’est que s’il y a 20 % d’avis négatifs sur un bouquin, par exemple, ça vient justifier les 80 % qui vont en face. Ça veut dire qu’on a dit quelque chose et que cela valait la peine d’être en désaccord avec. Et je pense que c’est plus important que de dire un truc qui, finalement, n’a pas de substance.
Estelle Faye : Là-dessus, disons, j’irai un peu plus loin. Je pense même que, quelque part, un livre, si ce n’est pas juste de l’eau tiède, ça fait réagir. Et l’une des choses qui me plaisent en art en général – par exemple j’aime le punk – c’est que ça fait réagir, et les réactions que ça provoque, ça peut être des réactions positives mais aussi négatives. Et c’est quelque part tout sauf l’ennui.
Après, dans la critique négative, moi, vraiment… Déjà, pour moi, un auteur ne répond pas à la critique juste parce qu’en fait, ce n’est pas notre rôle. Le livre, après, une fois que je l’ai écrit, il va vivre sa vie. Et ce n’est simplement pas à moi de participer au débat critique, parce que ce n’est juste pas mon rôle, en fait.
Et les critiques négatives, je ne les mettrai, par contre, pas toutes dans le même sac, en fait. C’est-à-dire, exemple perso, sur mon deuxième roman publié en premier, mon roman maudit, j’ai eu des critiques négatives qui étaient notamment beaucoup qu’il y avait trop d’ellipses. Et effectivement, c’était un roman dans lequel, pour plein de raisons, j’avais fait beaucoup de coupes qu’en fait, je n’aurais pas dû faire. Et là, j’étais complètement d’accord avec les critiques qui disaient qu’il y avait trop d’ellipses. J’étais tout bébé autrice. Là, il y a vraiment eu des critiques qui m’ont appris quelque chose et qui m’ont appris qu’un roman doit avoir la longueur qu’il doit avoir, même si c’est un million de signes ou plus – là-dessus, je pense que Lionel sera d’accord avec moi.
LD : Héhé !
EF : Voilà, un million de signes, tout ça. Et par contre après, sur Les Seigneurs de Bohen, j’ai eu des critiques qui étaient négatives, mais dans un sens plus polémique. C’est-à-dire, par exemple qui disaient qu’il y avait trop de pauvres, il y avait trop d’homos, il y avait trop de beaux mecs. C’est-à-dire, mon Dieu ! il y avait un beau mec, quoi. C’est-à-dire un mec qui était caractérisé pour beaucoup par sa beauté, ce qui, normalement, c’est un truc de femme, ça il ne faut pas le faire sur des mecs. Bref. Et là, par contre, il y a vraiment eu des critiques polémiques, mais qui, quelque part, comment dire… réagissaient sur ce qui, moi, me tenait à cœur dans ce livre. Et ça m’a encouragée à aller au contraire plus loin dans ces aspects-là. Et quand j’en ai écrit un deuxième dans le même univers, l’un de mes slogans, c’est « dans le deuxième, il y a encore plus de pauvres ».
[Rires]
Mélanie Fazi : Ça fait un bandeau ça : « avec encore plus de pauvres ! ».
EF : [pas compris] avec encore plus de pauvres. Parce que mine de rien, c’est effectivement des choses qui me tiennent à cœur, par exemple, d’écrire de la Fantasy où ce n’est pas simplement les rois, les élus de la prophétie, les grands chevaliers qui font changer le monde. Je pense beaucoup… on parlait de réalisme et de vraisemblance plus tôt, quelque chose qui me tient beaucoup à cœur, c’est de remettre en avant l’histoire des peuples, de montrer que les peuples aussi ont une influence sur l’histoire et que l’histoire n’est pas écrite que par des grands hommes, au sens des hommes bien-nés. Et donc ça, c’est vraiment quelque chose qui me tenait à cœur dans Les Seigneurs de Bohen, et quand il y a des critiques qui ont réagi négativement à ça – justement parce qu’ils avaient aussi tous ces clichés dans la tête : roman national, Charlemagne, Louis XIV, tout ça, c’est les grands hommes, bien nobles, bien-nés, qui changent le monde, et le peuple, en gros, il les regarde passer – là, je me suis dit, il y a quelque chose qu’il faut défendre. Vraiment, il faut défendre cette idée que si, le peuple aussi, il a son importance. Le peuple aussi, il a son influence. Et donc, j’ai appuyé encore plus sur ce coup-là, en plus, ça allait très bien avec l’histoire, je veux dire, c’était cohérent avec l’histoire, parce que je suis toujours ce que l’histoire demande.
Mais par moment, la critique, ça va être aussi un révélateur – la critique polémique – de quelque chose qui va faire réagir un milieu, une époque, un moment d’une littérature. Et dans ce cas-là, c’est à nous de décider si là, quelque part, ce qu’on a secoué un peu, il faut continuer à le secouer davantage, parce que c’est, à notre petite mesure, un peu nécessaire et un peu important.
MF : Alors je suis entièrement d’accord avec ce que tu dis sur le fait que tout dépend de la critique, et que la réaction dépend aussi de l’état d’esprit dans lequel la critique va être écrite et de ce sur quoi ça pointe.
Moi, je dirais qu’il y a un apprentissage à faire d’acceptation de la critique, ou en tout cas d’accepter de l’entendre et d’y réfléchir. Ce qui ne veut pas dire qu’on doit prendre pour argent comptant absolument tout ce qui est dans les critiques.
À titre personnel, il y a deux types de critiques que je ne peux pas accepter. Les premières sont les critiques de mauvaise foi, et ça peut rejoindre en partie ce que tu dis, mais aussi les critiques où la personne qui écrit se fait mousser pour faire des phrases un peu amusantes et des choses comme ça, aux dépens du texte. Avec mauvaise foi, j’ai du mal.
Et il y a une chose que je déteste absolument, et pour en avoir parlé, il me semble que vous aussi, c’est quand quelqu’un vient nous expliquer, non pas pourquoi le texte qu’on a écrit ne fonctionne pas, mais comment on aurait dû l’écrire, sur quel thème on aurait dû partir, de quelle manière on aurait dû le faire. Ça, je ne supporte pas, parce que je suis prête à entendre qu’on me dise que ce que j’ai tenté ne marche pas, ça je peux l’entendre, mais qu’on vienne m’expliquer comment j’aurais dû penser mon texte… D’une part, je trouve ça un peu grossier, et d’autre part, ça fait complètement abstraction du fait qu’une personne n’est pas l’autre et qu’on a chacun ses capacités et ses limites.
J’ai un exemple précis pour ça. Ce n’était pas une critique, mais un échange que j’ai eu avec un lecteur qui commence par me dire qu’il est très enthousiaste sur mon écriture, et qui ensuite vient m’expliquer que je ne devrais pas me limiter à ce côté très intimiste dans mes nouvelles, et que je devrais partir sur des grands thèmes d’actualité et que j’en ai la capacité, et que ça ferait des trucs extrêmement forts, blablabla. J’ai essayé de lui expliquer que non, je ne me sens pas capable d’écrire ça, et la personne revient à la charge en m’expliquant quel thème je devrais aborder. Et j’ai trouvé ça extrêmement grossier d’une part, mais surtout la personne se met à ma place et ne se rend pas compte que ce qu’il me dit, je n’en suis pas capable et ce n’est pas mon projet, en plus. Et ça, c’est le type de critique que je refuse d’écouter, parce que ça n’a même pas lieu d’être.
Et je sais que beaucoup d’auteurs partagent cet agacement de la critique, non pas sur ce qui est, mais sur le texte que fantasme le critique et qui, du coup, n’est pas celui qu’on a écrit ou qu’on voudrait écrire.
EF : Ça rejoint un peu, enfin, plutôt, mon expérience, dans certaines parties de mon parcours, rejoint un peu ce que tu dis, c’est-à-dire, moi on m’a dit plusieurs fois dans ma vie, quelque part, que j’écrivais trop bien pour faire de l’Imaginaire ou pour faire des littératures de genre ou tout ça, ou pour faire du scénario de genre quand j’étais à mon école, et que je valais mieux que ça.
Pour le coup, non, moi j’écris du genre non pas parce que je ne suis pas capable de faire autre chose, mais simplement, voilà, c’est mon identité. Voilà, enfin, c’est juste les histoires que j’ai envie d’écrire et qui, je trouve, sont ma manière de parler du monde, donc, ce genre de critiques, au contraire, ça m’encourage à aller plus avant, pareil, à faire du genre et j’aime ça.
MF : À mettre des pauvres, encore plus !
[rires]
EF : Et du fantastique, c’est atroce !
LD : Je compatis, j’ai eu droit aussi à une éditrice qui m’a dit que, quand même, j’avais tout ce qu’il fallait pour être un grand auteur de littérature générale. Ce à quoi j’ai dit : c’est gentil mais non merci. C’est flatteur, parce que c’était un compliment, mais voilà quoi.
Je suis entièrement évidemment d’accord avec tout ce que vous dites. La chronique qui s’improvise directeur ou directrice littéraire, si un auteur a un projet et si un éditeur l’a choisi comme ça, c’est qu’il y a une intention et que le projet n’est pas ce que cette personne voudrait qu’il soit. Et c’est dommage, ça veut dire que ce n’était peut-être pas ça qu’il fallait lire, ce n’était pas ce que la personne attendait. C’est normal, c’est la vie, il n’y a pas de soucis.
En plus, des fois, certains livres, on les rencontre à certaines bonnes époques. Il y a des bouquins, je pense qu’on en a tous, des trucs qui nous ont enchanté quand on avait entre 15 et 20 ans, et on les relit à 30 ou 40 et on se dit : « mon Dieu, comment j’ai fait pour aimer ça ? ». Il y a des saisons aussi pour les bouquins et pour les œuvres et ce n’est pas grave.
Donc, chers poditeurs ou poditrices, si vous recevez une chronique négative, ne vous déprimez pas pour la journée. Déjà, les chroniqueurs mettent souvent beaucoup d’eux-mêmes et de leurs attentes dans un bouquin et c’est entièrement légitime. Ils ont tout à fait le droit. Il ne faut pas prendre les trucs personnellement. C’est la vie. Une rencontre ne s’est pas faite avec cette personne-là, elle se fera certainement avec une autre.
Il y a une anecdote délicieuse que j’aime beaucoup d’Elisabeth Gilbert dans son bouquin Comme par magie, où en fait elle parle d’un livre qu’elle a écrit – c’est un bouquin très épais et elle l’écrit – et elle se dit : « quand même ce personnage-là », elle parle d’un personnage, « j’ai pas l’impression de l’avoir tellement servi autant que ce que j’aurais voulu ». Elle le fait relire autour d’elle et tout le monde lui dit : « ce personnage-là, tu l’as quand même pas aussi bien servi que ce qu’il aurait dû ». Et elle constate le truc, elle fait : « je sais, mais je suis arrivée au bout de ma compétence, au stade où j’en suis ». Donc voilà, le bouquin, il va être comme ça, il est publié, il marche bien et tout, et tous les chroniqueurs disent : « Oh quand même, Elisabeth Gilbert aurait pu reconnaître que ce personnage-là, il n’a pas été servi aussi bien que ce qu’il aurait dû ! » Et elle a cette réponse merveilleuse où elle dit : « Ils sont adorables ! Est-ce qu’ils s’imaginent que je ne serais pas au courant ? »
Une œuvre, elle est ce qu’elle est, elle a ses imperfections et… Des fois, quand on est vexé par une critique, je trouve qu’une question intéressante à se poser, c’est : « Ouais, mais est-ce que je ne suis pas vexé parce qu’en fait, au fond de moi, je le savais qu’il pouvait y avoir éventuellement cette faiblesse, et je suis vexé qu’on l’ait vue ? ».
MF : C’est une bonne question, ça.
Moi, je suis assez frappée des fois par les réactions. Une critique, ça ne fait jamais plaisir à recevoir, surtout si c’est la première critique qu’on reçoit d’un de ses premiers livres, ça fait vraiment mal. Mais il y a tout un apprentissage à faire pour apprendre à mettre une distance, à ne pas le prendre pour un rejet de son travail en entier ou pour un rejet de sa personne, ce qui parfois n’est pas facile à démêler. Et une chose aussi, c’est de ne pas le prendre comme une attaque personnelle. Ça, ça me frappe. C’est une réaction que je vois parfois, y compris chez des gens qui ont déjà pas mal de métier, qui normalement, je pensais, devraient avoir appris à accepter ça, et qui est plutôt de se braquer sur une critique et de dire : « ben non, le critique est un con, le critique est jaloux » ou partir du… Enfin, retourner finalement la critique vers le critique pour refuser d’écouter ce qui a été formulé, finalement.
Alors ça arrive aussi que le critique puisse être très con dans son approche, ou qu’il puisse être jaloux, ou de mauvaise foi, ou tout ça, ça arrive. Mais j’ai déjà vu ce genre de réactions épidermique face à la critique qui m’interpelle en fait. Je comprends parce que c’est douloureux à recevoir, mais je pense qu’il faut absolument lutter contre ça. Ne pas se braquer et se dire tout de suite « le critique dit n’importe quoi ou pense n’importe quoi », mais essayer quand même de se poser la question. Et comme tu dis Lionel, peut-être que si ça nous atteint, c’est que ça a touché là où ça fait mal.
LD : C’est clair que ça ne fait jamais plaisir. J’ai l’air hyper zen là en en parlant, mais je rejoins complètement ce que tu dis sur le fait que ça nécessite un apprentissage. Déjà là, j’ai l’air hyper zen parce que je n’en ai pas lu ce matin [rire], et puis aussi que j’ai mis du temps. Mais pour moi, la chronique négative, quelque part, c’est un petit peu comme se cogner l’orteil dans le pied de la table basse. Ça ne fait pas plaisir. C’est arrivé, en même temps. Bon, qu’est-ce qu’on fait ? On ne va pas s’empêcher de marcher pour autant.
Notre travail, c’est d’écrire les meilleurs bouquins possibles avec nos parcours, nos apprentissages, nos développements en tant qu’auteur et en tant que personne. Et une œuvre n’est jamais achevée, une œuvre ne peut pas et ne devrait pas plaire à tout le monde. Parce que comme on disait tout à l’heure, si elle plaît à tout le monde, c’est que quelque part, elle ne dit probablement rien. Donc il faut se rappeler, comme disaient les stoïcistes : memento mori. Rappelons-nous que nous allons tous mourir un jour. Qu’est-ce qui compte ? Ça fait chier, mais on baisse la tête et on continue à écrire.
MF : Exactement.
Juste une remarque en passant, pour en avoir reçu un certain nombre. Alors déjà, quand on a reçu des critiques négatives au départ, ça fait plaisir quand on commence à en avoir des positives. Mais alors, je pense que certaines des critiques qui m’ont le plus fait plaisir dans tout ce que j’ai pu recevoir, émanaient de personnes qui soit notoirement avaient la dent très dure, soit avaient été extrêmement dures avec certains de mes textes, que ce soit mes propres textes ou mes traductions, et qui un jour débarquent avec une critique dithyrambique d’un travail que j’ai fait. Et là, je me dis : « waouh ! là, je pense que j’ai progressé, il vient de se passer quelque chose ». Et à la limite, elles font plus plaisir que des critiques peut-être émanant de personnes qui ont un enthousiasme un peu plus constant.
EF : Pour le coup, sur l’enthousiasme constant, je trouve quand il y a des lecteurs fidèles qui reviennent de livre en livre et qui sont tout le temps enthousiastes, au contraire, ça me touche particulièrement cette fidélité-là.
MF : Ah oui, ça aussi, oui.
EF : Quand on écrit notamment des bouquins quand même super différents les uns des autres comme moi. Et après, c’est vrai que l’expérience des Seigneurs de Bohen m’a rendue assez zen. Et déjà avant, les critiques sur La dernière lame avec trop d’ellipses, m’ont permis de progresser, donc j’ai pas eu trop de problèmes quelque part avec ça. Et sur Les Seigneurs de Bohen, surtout quand j’ai vu arriver la première critique négative – enfin polémique quoi – ma première pensée, ça a été vraiment pour l’éditeur, parce que je l’ai bossé avec un super éditeur, c’est un gros bouquin, c’est la première fois qu’on bosse ensemble, je vous dis. Elle est sortie peu après la sortie du livre et je me dis « mais si ça fait du mal aux bouquins, moi vis-à-vis de l’éditeur, je vais me sentir mal en fait ». Mais c’était plutôt ça. Et en fait, finalement, la polémique a servi le livre et lui a permis, au contraire, enfin… a contribué à le rendre visible aussi – parce que j’ai eu des super lecteurs électrices qui, justement, l’ont mis en avant aussi et ils sont super cool, merci.
Et de me dire que, finalement, une polémique, ça n’empêche pas un livre de faire son chemin, de rencontrer ses lecteurs, de rencontrer ses lectrices, au contraire, non seulement ça m’a rendue zen, mais en fait, je dois avouer, encore une fois, le côté punk, tout ça, j’aime bien polémiquer aussi. Donc voilà, si je peux polémiquer, du moment que ça n’empêche pas le livre de vivre sa vie, en fait, il y a une part de moi qui aime bien.
[Rire (?) de Lionel]
EF : Désolée.
LD : Non, non, mais…
EF : J’aime bien ferrailler !
MF : Je t’envie là-dessus. Moi, je déteste ça. J’accepte les critiques quand elles viennent, mais je n’ai pas de plaisir spécialement à ça.
EF : Après, je ne ferraille pas directement avec le critique, je veux dire, mais tu vois, après, dans mes prochains livres, justement, je vais encore plus gratter là où ça fait mal, quoi ! Ouais, j’aime bien.
LD : Moi j’avoue, je lâche prise beaucoup. Mais par contre, un truc sur lequel je voulais juste revenir vite fait – que vous avez mentionné en filigrane, et ça me fait penser à ça ce que tu dis Estelle – je pense effectivement qu’il n’est pas acceptable, c’est vraiment la chronique de mauvaise foi, c’est-à-dire la chronique qui parle plus du chroniqueur, de sa personne et de son égo, que du bouquin.
Les chroniques négatives qui descendent en flamme sous pseudo, je trouve que c’est ouvertement lâche, et surtout c’est malveillant, parce que ça ne prend pas en compte que l’auteur, il y a une personne derrière, c’est pas en bois non plus, il y a un éditeur qui croit à un projet, etc. Donc quand c’est le faire juste pour faire mousser l’ego du chroniqueur ou de la chroniqueuse, ou se faire, parce que c’est très à la mode, se faire de la réputation sur les réseaux commerciaux à moindre frais, c’est de la malveillance et c’est de la manipulation. Et ça, je trouve que ce n’est pas acceptable.
EF : Tout à fait, et aussi se dire qu’on va peut-être tomber à un moment où l’auteur est fragile pour plein de raisons. Et pas oublier ça, qu’on présente une vitrine en tant qu’auteur et en tant qu’autrice au monde où en gros on présente notre boulot et on ne parle pas de tout ce qu’il y a derrière, mais une mauvaise chronique peut tomber à un moment où quelqu’un est super fragile et tout. Et voilà, oui, moi ok j’aime ferrailler, mais c’est pas le cas de tout le monde et c’est pas pour ça. Un auteur, il n’est pas là à la disposition des gens pour taper dessus, il ne faut pas confondre auteur et punching ball.
MF : Complètement. J’ajouterais juste, il m’arrive de faire aussi des chroniques plutôt cinéma, musique et autres, et quand c’est une critique qui peut être lue par la personne qui lit en français, je fais toujours attention, si je formule des choses négatives, à penser à comment la personne va le recevoir. Ce qui ne veut pas dire effacer le côté négatif que je suis en train de signaler, simplement me rappeler que j’ai un être humain en face et que l’être humain, effectivement, je ne vais pas lui taper dessus gratuitement.
LD : On est bien d’accord qu’il s’agit nullement de masquer ou de ne pas dire le négatif, mais simplement juste de prendre…
MF : C’est la manière.
LD : Voilà, de prendre un peu de civilité.
EF : Par exemple, juste pour finir là-dessus, pour moi, ça serait la différence entre faire une critique négative sur son blog, sur un journal et tout ça, et sur les réseaux sociaux poster une critique négative en taguant bien l’auteur pour être sûr qu’il tombe dessus. Là, dans ce cas-là, il faut qu’on sache que c’est un auteur qui, comme moi, n’a pas de soucis avec la critique négative, au sens où je sais que je ne vais pas le prendre mal, voilà, parce que, encore une fois, côté punk. Mais quand on ne connaît pas l’auteur, qu’on fait une critique négative sur les réseaux et qu’on tague l’auteur pour bien qu’il la voie, là, il faut être sûr que derrière, l’auteur, il peut encaisser quand même. Et quand on n’est pas sûr, on ne le fait pas. Je veux dire, on poste la critique, mais on ne tague pas l’auteur.
LD : On est bien d’accord.
EF : Ça n’empêche pas de poster la critique, au contraire.
LD : Bien sûr, bien sûr. Mais ça se voit que tu aimes bien ferrailler parce que ça avait fait un sacré shitstorm sur Twitter, cette histoire ! [rires]
EF : Ah, mais je ne ferraille pas sur Twitter par contre. Déjà, je déteste ça, je déteste ça.
LD : Ah ben d’accord !
EF : Désolée !
[rires]
EF : Non, je ne ferraille que dans mes bouquins, moi !
LD : Tu as bien raison, c’est là qu’est le vrai travail.
Bref, une petite citation pour terminer ?
EF : « Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite, et recevoir ces deux menteurs d’un même front », Rudyard Kipling, Si[3].
Jingle : C’était Procrastination, merci de nous avoir suivis. Maintenant, assez procrastiné, allez écrire, l’esprit libre !
[1] Thriller psychologique, Livre de Chuck Palahniuk (1996) et Film de David Fincher (199)
[2] Auteur et producteur américain.
[3] Poème de 1895, publié en 1910.