Poisson poison, Ned Beauman

Poisson poison

Poisson poison (2025, Albin Michel Imaginaire)


Auteur : Ned Beauman, Anglais

Science-Fiction

Illustration : Kévin Deneufchatel

Traduction : Gilles Goulet

Venomous Lumpsucker (2022)

Treize centimètres de long. Des yeux globuleux. Une lèvre plus épaisse que l’autre… Le lompe venimeux est loin d’être le poisson le plus sexy de la planète. Autrement dit, la bestiole est moche à crever. Et pour arranger le tout, sa morsure est extrêmement douloureuse. L’anéantissement probable de cette espèce lors d’un accident minier quelque part en mer Baltique n’est donc pas un drame pour l’Humanité. Deux personnes, pourtant, ne l’entendent pas de cette oreille, pour des raisons diamétralement opposées. Karin Resaint, convaincue que le lompe venimeux pourrait jouer un rôle capital dans ses recherches sur l’intelligence animale. Mark Halyard, cadre sup’ de la compagnie minière, risquerait quant à lui très gros si le poisson avait vraiment disparu. Contraints de faire équipe, Karin et Mark vont traverser les paysages étranges d’une Europe du Nord qui va droit dans le mur, sur les traces de l’insaisissable poisson.

En premier lieu, je tiens à remercier les éditions Albin Michel Imaginaire pour leur confiance et l’envoi de ce Service-Presse.

Mon avis

Est-ce que vous savez ce que c’est, un panda géant ? Oui, bien sûr, que vous savez : le gros nounours noir et blanc décliné en milliards de peluches grâce à sa mignonitude. Maintenant, imaginez que dans un futur proche, le panda ait disparu de la surface de la Terre à cause de l’activité humaine. Vous en seriez probablement très triste. Maintenant, imaginez que le Leucochloridium paradoxum disparaisse. Vous vous en ficheriez probablement, il y a des chances que vous ne sachiez d’ailleurs rien de ce « charmant » parasite de l’escargot.

Eh bien figurez-vous que dans le futur proche raconté par le présent roman, la disparition du panda géant provoque un tel émoi qu’est inventé le crédit-extinction. C’est un peu comme le crédit-carbone, c’est censé ralentir l’extinction de masse en dissuadant les chantiers qui risqueraient de détruire une espèce, à moins qu’elle ne puisse mettre la main au porte-feuille. Seulement, toutes les espèces ne sont pas égales. Votre chantier risque de faire disparaître notre fameux parasite de l’escargot ? Il ne vous en coutera qu’un modeste crédit. Par contre, si votre chantier impacte l’existence d’une espèce considérée comme intelligente : il vous en coûtera 13 ! Sachant que la valeur du crédit connaît des fluctuations de marché, il y a de quoi spéculer et faire des magouilles.

Et le lompe venimeux, dans tout ça ? Si l’intérêt que nous pourrions avoir pour lui se rapprocherait plutôt de celui éprouvé pour notre parasite (il est moche, il est venimeux, meh – pas le parasite de l’escargot, le lompe), le problème, c’est qu’il est intelligent (on parle toujours du lompe). Resaint, la scientifique qui a été chargée de l’évaluer pense même que le lompe pourrait devenir l’ange vengeur des animaux, et compte bien lui donner un coup de pouce. Le truc c’est que… à cause d’un problème, le chantier censé attendre les résultats a déjà eu lieu. Et le lompe, une espèce intelligente qui vaut donc 13 crédits au lieu d’1, est déjà probablement une affaire ancienne. Ce qui plonge Halyard, cadre sup de la compagnie, dans une mouise abyssale à cause de quelques menues magouilles financières. Oups ! Et c’est loin d’être leur seul problème…

Mais bref, que ce soit par culpabilité ou pour sauver sa peau, il va bien falloir réussir à trouver des lompes, quitte à parcourir le monde pour en dénicher un. On a donc affaire à une sorte de « Buddy Book », avec deux personnages opposés qui vont devoir faire équipe pour atteindre leurs objectifs, dans un tour du monde rythmé et assez drôle compte tenu des situations dans lesquelles ils vont se fourrer.

Resaint et Halyard (et les personnages qu’ils croisent pendant leur voyage) sont assez caricaturaux, ce qui les rend malheureusement assez peu sympathiques. En réalité, leurs histoires, leurs personnalités et leurs échanges servent surtout le propos, mettant en exergue deux réactions très différentes devant la situation globale : l’une qui est prête à lâcher une espèce vengeresse sur l’humanité et à sacrifier sa propre vie pour rembourser une sorte de dette karmique, l’autre qui n’en n’a pas grand chose à faire tant qu’il peut continuer à profiter de ses privilèges et de son confort. Bien entendu, ils connaissent une forme d’évolution au cours du récit. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé la fin, à la fois réaliste sur la nature humaine mais pas forcément réjouissante.

Cependant, j’ai ressenti une forme de proximité avec Resaint. Si j’aime évidemment les animaux mignons (chaaaats !), j’ai aussi une vraie fascination pour des animaux et organismes plus inhabituels : serpents, chauve-souris, mais aussi petites bestioles, parasites ou moisissures. Je peux complètement comprendre son changement de perspective liée à son étude du mode de vie particulier d’une guêpe. Même si je n’irai pas jusqu’à leur donner carte blanche pour notre propre extermination.

Vous l’avez compris, malgré une prémisse un peu absurde, le propos est d’une actualité telle qu’il ne peut que nous faire grimacer. L’écologie, les animaux, le réchauffement climatique… il ne faudrait pas que ça ralentisse l’évolution des capitaux des humains, quand même ! L’auteur nous propose un univers bien construit, avec des détails techniques sur son fonctionnement qu’il parvient à rendre accessibles malgré une certaine complexité.

Bilan

Le sujet global est assez déprimant, mettant bien en évidence l’hypocrisie et les biais des humains, mais aussi les difficultés à coller à nos principes théoriques devant la réalité véritable. Heureusement, le ton sarcastique et cynique de la narration, ainsi que l’absurdité de certaines situations, rend le roman finalement assez fun, voire drôle dans le genre humour grinçant. Et puis ici, on aime les animaux « moches » ❤

Et ailleurs, qu’en pense-t-on ?

Une réflexion sur “Poisson poison, Ned Beauman

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