
S05E15 : La procrastination
(Transcription : Symphonie )
Les liens vers l’épisode S05E15 : Script : Télécharger / Audio : Youtube ; Elbakin
Procrastination parle de procrastination ! Il était grand temps…
Écrire, en particulier de longs romans voire des séries représente un travail de très long cours. Comment tenir sur la durée ? Pourquoi est-il parfois si difficile de s’y mettre ? Et comment s’assurer de continuer à écrire avec plaisir et de livrer ses projets avec une raisonnable régularité ?
Lionel explique la notion d’échelle floue des projets artistiques, et que la peur s’enracine souvent dans la complexité d’un projet ; le subdiviser peut être alors une voie salutaire. Mélanie souligne que la difficulté principale consiste à se mettre au travail, moins que de rester dans l’élan. Estelle donne plusieurs conseils très concrets tournant autour de la persévérance et du soutien de l’entourage. (Blog de Lionel Davoust)
Et dans la suite de l’article la transcription de l’épisode. N’hésitez pas à intervenir dans les commentaires pour évoquer votre expérience ! (A noter que cet épisode n’a pas pu bénéficier de relecture par une tierce personne. N’hésitez pas à me signaler toute erreur ou contresens)
Vous écoutez Procrastination, Saison 5 Episode 15 :
La procrastination
Podcast sur l’écriture en 15 minutes.
Parce que vous avez autre chose à faire.
Et qu’on n’a pas la science infuse.
Avec les voix de : Mélanie Fazi, Estelle Faye, et Lionel Davoust.
Lionel Davoust : Procrastination qui parle de procrastination, il était temps qu’on la fasse à un moment. On va parler de manière générale de motivation au long cours et au quotidien, car l’écriture, surtout pour des longs romans, mais même pour arriver à tourner une nouvelle qu’on aime et qu’on apprécie, ça peut être un travail au long cours auquel on revient régulièrement sur la durée de l’exécution, mais aussi sur la durée temporelle. Parfois, écrire un roman peut prendre des années. Écrire, c’est donc long et donc on va voir comment réussir à se mettre éventuellement au boulot, à vaincre cette fameuse procrastination. Mais piano [?], s’il vous plaît.
Sur la procrastination, il y a pas mal de psychologues et de chercheurs qui ont travaillé. Les causes de la procrastination, elles sont multiples, mais en général, elles peuvent être définies parce qu’une tâche est vaste et/ou elle est non définie.
Alors, il me semble que la création par nature, ce n’est pas défini, puisque si c’était défini, on ne créerait pas, on saurait où on va et ce serait beaucoup moins drôle. Mais l’envergure de la tâche, éventuellement, on peut la réduire en petits bouts.
Est-ce que vous avez des problèmes de motivation pour vous mettre au travail ? Cette fameuse angoisse de la page blanche dont on a parlé, mais là, c’est quand même plus vaste. C’est vraiment de manière physique et concrète : comment on se met à bosser ? Est-ce qu’on se met à bosser d’ailleurs ?
Mélanie Fazi : Alors, oui, bizarrement, c’est un problème que j’ai presque plus sur la traduction. Je dirais sur l’écriture, le problème que j’ai, et avec ce que tu dis, le côté non défini, et cette idée qu’il y a quelque chose qui est encore immatériel et qu’il faut transformer en mots, je trouve ça très difficile de s’y mettre. Mais le problème de procrastination sur le long terme, je l’ai vraiment plus en traduction.
Et moi, c’est un problème auquel je n’ai toujours pas trouvé de solution miracle, je dirais. Ce qui fait qu’à un moment donné, je m’y mets de manière décisive, c’est généralement qu’il y a soit une deadline précise, c’est qu’à un moment donné, je suis obligée d’accélérer si j’ai trop ralenti au départ, parce qu’à un moment donné, le texte est attendu à une date précise ; soit parce que j’ai besoin d’être payée un peu plus tôt ou des choses vraiment très prosaïques comme ça. Mais c’est vrai qu’il y a très souvent ce problème de devoir lutter contre la tentation de ne pas faire les choses, de ne pas s’y mettre, de se dire « je devais être au travail à 9 h et il est 11 h », etc. Même au bout de beaucoup d’années, je rencontre ça encore quasi tous les jours.
LD : Alors, qu’est-ce que tu fais ?
MF : Je cherche, en fait. Je cherche des solutions. Il y a des moments où je vais me fixer des horaires très précis. En général, pour la traduction, je me fixe une quantité, et même ça, je n’y arrive pas toujours. Donc ce que je finis par faire, c’est avoir des périodes où je m’accorde un rythme un peu plus lâche et des périodes où j’accélère.
Mais je n’ai pas trouvé de solution miracle, vraiment. Je la cherche quasiment au quotidien. Je sais simplement qu’au bout d’un moment, je vais être obligée d’accélérer et ça va se faire. Je fais confiance à ça, finalement.
LD : Il y a un psychiatre qui également, je crois que j’en ai parlé dans les épisodes précédents, un psychiatre également expert en productivité qui s’appelle Kourosh Dini, dont j’aime beaucoup le boulot, et il a un conseil contre-intuitif, mais que je trouve vachement juste en fait. En termes de productivité, il recommande de faire une pause. Mais quand on…
Par exemple, quand on a du mal à travailler ou quand on sent que ça ne va pas, mais c’est-à-dire pas une pause, aller regarder la télé ou jouer à la PlayStation, c’est-à-dire faire une pause, – sans vouloir basculer dans le New Age –, une pause consciente, c’est-à-dire… Et en fait, moi je l’ai adapté d’une manière qui consiste à dire « Je ne suis pas au boulot, pourquoi ? Qu’est-ce qui ne va pas, en fait ? ». Pour vraiment se poser cette question-là. « Qu’est-ce qui ne va pas ? Qu’est-ce qui te manque ? Qu’est-ce qui te fait peur ? Qu’est-ce qui… ». C’est à moi que je dis ça, pas à toi. « Qu’est-ce qui te fait peur ? Qu’est-ce qui te gêne ? Quel est le problème ? Qu’est-ce qui te préoccupe ? ».
Parfois ça peut être une bêtise du genre : « quelque chose me préoccupe parce que j’ai reçu un mail, j’aurais pas dû regarder mes mails ce matin, j’ai reçu un mail et ça me prend la tête, il faut que je m’en occupe». Et en fait, je trouve que cette opération de clarification fait énormément de bien parce que ça peut se dire « bah écoute, ça me prend la tête, je prends un quart d’heure, je le fais ». Ou alors « j’ai identifié ce que c’était, je réserve un moment dans ma journée pour le faire ». Et faire rien que ce processus de clarification aide beaucoup.
MF : Alors, si, il y a une chose que j’ai réussi à identifier, c’est que c’est une question d’élan. Et moi, j’ai tendance de plus en plus à procrastiner sur les tâches annexes, comme répondre à des mails ou autres, parce que j’ai du mal à me mettre au travail. Mais une fois que j’y suis… Une fois que j’y suis, et que j’y suis vraiment, je déteste être interrompue. Et je suis beaucoup plus efficace quand j’ai cet élan. C’est-à-dire, le plus dur, c’est de se mettre au travail et de se concentrer. Si je suis interrompue tout le temps, ça devient compliqué.
Et j’ai pris l’habitude, par exemple – alors, je ne m’y tiens pas toujours – de mettre mon téléphone portable dans la pièce d’à côté pour ne pas être tentée de le regarder, par exemple. Des choses comme ça. Parce qu’effectivement, l’enjeu, et il y a des jours où j’arrive à m’y tenir, et d’autres non, mais l’enjeu, c’est effectivement cet élan. C’est la question de ne pas être interrompue. Et pour moi, c’est un problème de concentration, en plus.
LD : Alors les notifications, c’est la mort du petit cheval.
MF : Oui et non. Alors, je sais qu’on n’a pas forcément le même rapport aux réseaux. Moi, j’ai tendance à beaucoup aller sur les réseaux sociaux. Moi, je dis toujours, je travaille chez moi seule, c’est ma machine à café. C’est la pause-café. Donc tu parles de faire des pauses, moi je vais aller sur les réseaux par exemple.
LD : Les notifications et aller sur les réseaux, pour moi, ce n’est pas la même chose. Les notifications, ça t’interrompt, alors que tu peux aller sur un réseau à un moment en te disant tu fais une pause…
MF : C’est vrai.
LD :… mais genre, t’as pas besoin de savoir que t’as reçu 10 messages ou 10 mentions dans l’heure qui précède, à mon avis.
MF : Oui, sauf si j’attends quelque chose d’un peu urgent ou si j’attends un message d’une personne, et je me laisse facilement déconcentrée par ça de fait.
LD : Ça, c’est complètement autre chose. Quand on attend une nouvelle, bien sûr, mais je trouve, enfin je vois beaucoup, la notification c’est intrusif et à mon humble avis – mais j’ai l’impression que c’est pas dans le même sens –, le travail intellectuel de manière générale, l’écriture, la traduction, la création, tout ça, ça se nourrit pour moi de temps et de silence. C’est-à-dire qu’il faut un temps pour s’y plonger, et pour s’y plonger, il faut ne pas avoir de distraction.
J’ai exactement la même expérience, qui est que pendant très longtemps, et c’est encore un peu le cas, ma lutte et ma réflexion sur mon flux de travail, c’était : comment est-ce que je peux faire pour abaisser la barrière d’entrée pour le travail ? Comment est-ce que je peux faire pour m’y mettre ? Et une fois que tu t’y es mis, je trouve ça va. Mais c’est le plus difficile, c’est d’arriver à se mettre dedans, à faire la démarche de se dire : je m’assois devant l’ordi, je coupe les distractions et je m’y mets. Et une fois que tu as franchi cette barrière, c’est plus facile. Mais c’est finalement là, pour moi, je trouve que le gros de la session de travail se joue.
MF : Cela dit, pour moi, il y a une partie incontrôlable qui n’est que d’expérience, il y a des jours où on ne sait pas pourquoi ça coule tout seul, vraiment, sans effort. Et il y a des jours où on a beau essayer de se flageller, ça ne marche pas. Il faut tenir compte de ça dans le planning et les prévisions de long terme, c’est qu’on n’y arrivera pas tous les jours. Même avec la meilleure volonté du monde, on n’y arrivera pas tous les jours.
LD : Alors oui, complètement, mais j’arguerais que les moments où ça coule sont préparés par les moments où tu galères.
MF : Intéressant.
LD : Je pense qu’il n’y a pas de moment où ça coule si tu n’as pas un moment où tu rumines, comme dit John Gardner dans [pas compris] The Art of Fiction, où tu rumines, où tu luttes un petit peu, parce que ça percole et ça mûrit. Et à partir de ce moment-là, si ce travail-là d’incubation n’est pas fait – incubation n’est peut-être pas le meilleur terme par les temps qui courent[1], mais bon – c’est ça qui débloque et qui crée les moments de grâce.
Et je suis tout à fait d’accord avec toi sur le fait qu’il ne faut pas miser sur les moments de grâce. Il ne faut pas d’ailleurs s’astreindre à avoir des moments de grâce. Une des choses que j’ai apprises ces dernières années, c’est à embrasser et à accepter les moments de rumination et les moments de galère comme étant les moments qui préparent les moments de grâce et qui donc ne sont pas des moments frustrants. Ce sont les moments où, quelque part, l’eau s’accumule derrière le barrage jusqu’au prochain déversage, quoi – prochain déversement, ce n’était pas du tout un mot français.
Estelle Faye : Après, juste deux, trois choses. Maintenant, j’ai beaucoup moins réfléchi là-dessus que vous, déjà. J’avais le problème à me mettre vraiment à écrire. Après, par contre, les moments de galère, tout ça, évidemment, ça me parle, on en a tous. Ce que j’ai vu dans mon cas, je vais plutôt parler de mon expérience et de ce que j’ai vu marcher sur des collègues autour de moi pour tenir des projets au long cours.
Déjà, un des trucs que j’ai… En tout cas que moi l’expérience m’a appris dans ma manière de fonctionner, et j’ai l’impression que ça marche aussi sur d’autres gens, c’est quand par moments c’est plus difficile d’écrire, au début certains jours ça vient moins facilement, je me force à écrire, je continue et au bout d’un moment ça va mieux.
Donc voilà, ce n’est pas parce qu’on ne part pas forcément sur un super truc où tout de suite on est dans un grand élan d’inspiration, qu’on va rester à galérer et écrire trois signes toutes les dix minutes pendant trois heures. Non, on se met à écrire et au bout d’un moment, ça vient plus facilement.
Après, pour gérer un projet sur le long terme, c’est plus là-dessus que j’étais partie en préparant. Il y a des choses qui ressemblent beaucoup à ce qu’a dit Lionel, c’est-à-dire… Moi, disons, j’ai tendance, quand je suis sur un projet, à avoir toujours plusieurs histoires en même temps dans la tête. Donc j’en écris une, mais j’ai envie d’en écrire une autre, et puis une autre, et puis une autre.
Et pour rester sur un projet au long terme, deux, trois petits trucs que j’ai trouvés quelque part, qui marchent sur moi et puis sur d’autres aussi, c’est vraiment de scinder un projet long en petites tâches. Et notamment, quand j’écris un roman avec une grosse deadline, je me fais aussi des petites deadlines d’étape. J’essaye d’avoir quelqu’un dans la boucle de ces deadlines qui me les rappelle, ou auprès de qui je suis comptable de ces deadlines, même si ce n’est pas quelqu’un qui a une pression financière haute sur moi. Mais par exemple, quand j’ai un projet vraiment long à finir et que je dois faire des deadlines d’étape, mon bêta-lecteur est souvent au courant, et mine de rien, de savoir que lui, il est là et il sait que je dois avoir fini telle partie du roman pour tel jour, ça m’aide vraiment psychologiquement à l’avoir fini pour tel jour et à ne pas m’éparpiller.
Et aussi, quelque chose qui m’aide beaucoup… Pareil, quand je galère un peu sur un projet où ça patine un peu, ou quand on est dans une période un peu difficile côté boulot et côté vie en général, ça c’est notamment un truc que j’avais pas mal fait quand j’étais à mon école de cinéma. C’est de me concentrer soit sur la vision, vraiment des choses à faire à court terme, c’est-à-dire, grosso modo, d’ici à la fin de la semaine, il faut que j’aie écrit ça, il faut que j’aie répondu à tel mail, il faut que j’aie mis ça en place. Et après, de voir le vraiment long terme, et en plus, donc j’ai vraiment envie que ce roman sorte pour raconter cette histoire au monde, etc. Mais à pas trop me concentrer sur le moyen terme qui, par moments, est vraiment le plus désespérant. Et dans ce cas-là, de voir le court terme, les choses à faire jour après jour, semaine après semaine, et après, le très long terme, et à un moment, ce roman sera là et dira cette histoire au monde, ça m’aide vraiment pas mal aussi.
Et puis, dernier truc que j’ai déjà un peu évoqué, c’est très bête, mais c’est de parler de ses projets. Et ça, je ne suis vraiment pas la seule à avoir vécu ça, de parler de ses projets, d’en parler autour de soi, de le faire vivre auprès d’autres gens, d’avoir d’autres gens qui m’en parlent, qui me disent « En fait, t’en es où de ce truc ? T’en es où de ça ? Qu’est-ce que t’es en train d’écrire ? », je trouve que c’est super motivant. Évidemment, ça ne marche pas pour tout le monde, mais quand même, si vous n’avez pas essayé, que ça vous parle, n’hésitez pas.
LD : Je suis ravi d’être enfin la voix contradictoire dans cette émission. Il était temps, après cinq ans. Moi, le fait de parler, ça marche pas du tout. Je déteste ça, en fait. À moins éventuellement, que ce soit à mon éditeur ou à mon directeur d’ouvrage, mais alors vraiment, parler des projets en cours, c’est vraiment pas mon truc.
Les choses sont toujours en flux, comme disait Yoda, toujours en mouvement est l’avenir. Les choses sont beaucoup trop en flux. J’ai peur qu’en fait en parler tue le truc. Je suis hyper secret sur les projets en cours. Je suis dans mon labo et je ne montre rien tant que c’est pas un tant soit peu verrouillé et que je sais où je vais.
MF : Bizarrement, je suis d’accord avec vous deux à la fois. Par exemple, dans la fiction, je ne suis pas capable de dire « je suis en train d’écrire un texte qui parle de ça et de telle manière » et de développer comme ça.
Par contre, par exemple, sur la non fiction, ça m’est arrivé d’annoncer même bêtement sur Facebook, de dire « voilà, je suis en train d’écrire un livre qui est le prolongement de ce billet écrit sur mon blog » ou en tout cas d’annoncer qu’un projet était en cours.
D’autres manières de faire comme Estelle de me poser des pièges quelque part en prenant des gens à témoin, et ça contribue à m’obliger à m’y mettre. Par contre je ne suis pas capable de détailler tant que le texte n’est pas écrit pour les raisons que tu viens d’expliquer. Mais ça m’est arrivé d’annoncer que quelque chose était en route en partie parce que je prends les gens à témoin et je ne peux plus me défausser ensuite.
EF : Et puis je trouve que ça fait exister davantage – pour moi encore une fois, je n’en fais pas une règle générale –, mais ça fait exister davantage les projets dans le monde, ça les rend plus concrets. Quand il y a des gens qui, quelque part, attendent au moins qu’on parle de là où on en est de… voilà.
Maintenant, personnellement, ma limite – et après c’est justement à chacun aussi de voir ses limites –, c’est par contre quand je suis en train d’écrire un projet, perso’, je ne peux pas en parler vraiment sur les réseaux sociaux ou dans le monde plus professionnel en fait. Ça reste vraiment entre mes bêta-lecteurs et moi, grosso modo, mon entourage proche. Mais c’est vrai que c’est peut-être un côté superstitieux aussi, mais je me dis quelque part, si je parle trop tôt d’un projet sur les réseaux sociaux ou autre, ou en salon, en festival ou tout ça, il y a peut-être des chances qu’il ne se fasse pas pour X ou Y raisons, je ne sais pas, c’est peut-être un vieux fond de superstition inutile.
Après, on a tous notre échelle aussi de à quel point en parler ça nous aide, en parler où, en parler dans quel contexte. Et c’est vrai, par contre, que quand j’annonce un projet vraiment sur les réseaux ou en festival, déjà, c’est toujours en accord avec l’éditeur. Et c’est vraiment quand il est très, très, très, très avancé.
MF : Je l’ai fait assez peu. C’est vraiment dans des cas de figures particuliers où j’écrivais des livres qui prolongeaient des choses déjà écrites, mais je me suis aperçue que ça contribuait à me motiver. Par contre, j’ai le même type de superstition que toi sur d’autres types de textes. Donc ça dépend un peu des cas de figure.
EF : Voilà. Après, par contre, je sais qu’il y a des auteurs au contraire… Et notamment, moi j’ai la chance d’être très bien entourée, donc d’avoir vraiment un super entourage qui me soutient beaucoup, d’avoir des super potes, d’avoir des super bêta-lecteurs – surtout une spécial dédicace à Jérôme. Mais pour ceux qui n’ont pas cet entourage-là, aussi d’en parler sur les réseaux, ça peut permettre d’avoir ce soutien-là justement, un soutien qu’ils ne vont peut-être pas trouver dans leur entourage immédiat. Donc je ne dis pas que j’en fais une règle absolue de ne pas en parler sur les réseaux ou ailleurs.
LD : Bien sûr, il y a des gens pour qui ça peut aider, notamment quand on écrit son premier roman et qu’on aimerait bien avoir des retours et que ça prend du temps. Ça peut motiver, ça peut donner une forme concrète.
Après, c’est un avertissement que j’ai déjà donné dans un épisode précédent, mais qu’il me semble important, mais c’est aussi parce que vous connaissez mon point de vue sur la question maintenant, donc vous savez si ça vous concerne ou pas. Chercher à avoir un retour trop tôt peut me paraître délétère, parce qu’il faut savoir dans quelle démarche on est quand on cherche à avoir un retour.
Est-ce qu’on cherche à vraiment avoir un retour pour savoir si ça tient la route ou pas ? Ou est-ce qu’on cherche à avoir un retour pour avoir en gros une forme d’approbation parce qu’on n’est pas sûr de soi ? Et c’est se placer, et c’est placer les autres dans une situation impossible, parce que si on cherche à avoir un retour parce qu’on est inquiet, peut-être que c’est parce qu’au fond de soi on sait que c’est pas forcément top top. Et du coup, ça nous place dans une situation impossible parce que si la personne en face nous dit « ah c’est hyper bien », du coup on sait intérieurement qu’elle n’a pas de goût. Mais comme on a envie d’être rassuré, si elle nous dit qu’en fait c’est pas bien, et ben « salopard ! il a vu à travers mon illusion ».
Donc je pense, après à chacun de voir comment il ou elle fonctionne, mais il peut être possible de tuer un projet trop tôt, j’ai la même superstition que vous, en en parlant trop vite, et donc chacun de savoir dans quelle démarche, il ou elle est, quand par exemple on cherche à avoir un retour sur les réseaux.
Je pense notamment aux plateformes type Wattpad où il peut être très facile de poster des pages en cours d’élaboration. Je pense que ça ne convient pas à tout le monde et qu’il faut avoir les reins solides, aussi. Pour le cas échéant, affronter une chronique, une critique qui ne va peut-être pas forcément être 100 % positive.
EF : Juste pour préciser, quand je disais en parler avec les gens autour de soi ou sur les réseaux, là je ne parlais pas faire relire son texte. Ça, c’est encore autre chose de faire relire son texte. Et par ailleurs, oui, là le très bon bêta-lecteur, ça aide aussi. Non, ce que je voulais dire, c’est en parler au sens, par exemple, pour garder quelque part une trace de son avancée. Par exemple, quand on est un jeune auteur ou une jeune autrice, qui est vraiment très isolé’e dans sa pratique d’écriture, de dire sur les réseaux « ah ben là j’ai encore écrit un chapitre de mon roman aujourd’hui », et d’avoir des gens qui viennent dire « ouais c’est cool vas-y continue », juste ça je veux dire, c’est vraiment d’avoir du soutien juste sur sa progression, pas en entrant dans le détail du manuscrit, pas en faisant relire son manuscrit.
Disons pour moi il y a deux choses dans « en parler ». Il y a soit travailler le manuscrit avec quelqu’un, soit juste parler de la manière dont on avance, Et par exemple : « ouais, là j’ai terminé la première partie du manuscrit, je pense qu’il y en aura trois. Et là j’étais super motivée aujourd’hui », ou au contraire « aujourd’hui c’était une journée un peu down », « ah ! mais c’est pas grave, tu vas te reprendre ! ». Enfin voilà, c’est deux choses différentes, le travail du texte lui-même et la motivation.
MF : Je suis d’accord avec Estelle, moi c’était plus dans le sens se piéger en disant aux gens « je suis engagée dans un projet » et à ce moment-là ne pas pouvoir s’en défausser. Mais ça ne me vient pas à l’idée non plus de communiquer largement sur quelque chose qui n’est pas terminé sur le détail je dirais. C’est plus dire : « voilà c’est en cours de route, je suis arrivée au bout, je suis en train de faire ça », mais jamais je rentre dans les détails.
LD : Effectivement, bien sûr, il y a les deux choses séparées. Mais c’est vachement intéressant et fascinant à voir parce que je sais que j’ai des lecteurs qui me suivent et qui attendent par exemple la suite des Dieux Sauvages, et ça me demande une violence personnelle considérable de partager, ne serait-ce que là où j’en suis, sur mon site et mon blog. Je le fais parce que je sais qu’il y a des gens que ça intéresse, mais si ça ne tenait qu’à moi, je ne dirais pas un mot des projets en cours d’élaboration, alors que pourtant je sais la vitesse à laquelle ils vont, etc. Mais c’est rigolo.
Petite citation pour terminer ?
MF : Alors, une citation d’Ursula Le Guin « Si écrire vous ennuie, c’est plutôt fatal. Si ce n’est pas le cas, mais que cela vous paraît difficile, que cela ne coule pas de soi, ma foi, à quoi vous attendiez-vous ? C’est du boulot, l’art, c’est du travail. ».
Jingle : C’était Procrastination, merci de nous avoir suivis. Maintenant, vraiment, assez procrastiné, allez écrire !
[1] Podcast uploadé début 2021, donc Lionel fait sûrement référence à l’épidémie de Covid 19.