
S05E20 : Non, l’éditeur ne veut pas vous formater
(Transcription : Symphonie )
Les liens vers l’épisode S05E20 : Script : Télécharger / Audio : Youtube ; Elbakin
L’épisode aux opinions peut-être impopulaires, mais concernant une idée reçue tellement fréquente qu’il convient de lui tordre le cou une bonne fois pour toutes : non, une maison d’édition ne veut pas formater votre travail ni lisser votre personnalité. Mélanie met déjà en avant l’immense diversité du paysage éditorial et donc des sensibilités, et revient sur la notion de ligne éditoriale, qui n’est pas un prétexte pour rejeter les manuscrits, mais au contraire un repère précieux pour s’orienter. Lionel explicite la différence souvent mal comprise entre la personnalité souhaitée dans une œuvre et les moyens que l’auteur ou autrice acquiert au cours de son mûrissement, tant personnel que technique. Estelle insiste sur l’importance de chercher les bons partenaires, de cibler ses projets, et rappelle qu’un artiste apprend ce qu’il ou elle désire à mesure qu’il ou elle pratique son art. (Blog de Lionel Davoust)
Et dans la suite de l’article la transcription de l’épisode. N’hésitez pas à intervenir dans les commentaires pour évoquer votre expérience ! (A noter que cet épisode n’a pas pu bénéficier de relecture par une tierce personne. N’hésitez pas à me signaler toute erreur ou contresens)
Vous écoutez Procrastination, Saison 5 Episode 20 :
Non, l’éditeur ne veut pas vous formater
Podcast sur l’écriture en 15 minutes.
Parce que vous avez autre chose à faire.
Et qu’on n’a pas la science infuse.
Avec les voix de : Mélanie Fazi, Estelle Faye, et Lionel Davoust.
Lionel Davoust : Avant de commencer cet épisode avec un sujet quelque peu provocateur, – mais à dessein, mais gentiment bien sûr –, toujours un petit mot pour vous remercier de nous avoir suivis encore une saison de plus. Comme d’habitude, nous remercions Elbakin.net pour la diffusion du podcast, site et association sans lequel nous ne serions pas là. Voilà, comme d’habitude, on ne vous embête pas régulièrement avec ça, mais si le podcast vous aide et vous intéresse, n’hésitez pas à laisser une petite chronique et peut-être un petit avis avec des étoiles dedans sur votre diffuseur de podcasts. Et si vous n’aimez pas, eh bien ma foi, envoyez le podcast à quelqu’un que vous n’aimez pas, peut-être que à lui ou à elle, ça plaira.
5 ans donc qu’on fait ce podcast et qu’on espère exposer les techniques du métier, ses coulisses sur l’édition, démystifier un certain nombre de choses. Et finalement, quelque chose qu’on voit revenir assez régulièrement depuis environ justement donc 5 ans sur les réseaux, sur les forums, même dans les correspondances, dans les discussions avec des plus jeunes auteurs, en festivals, en salons – à cette époque lointaine, on pouvait faire des festivals et des salons[1], rappelez-vous.
En fait, la même idée, la même crainte revient fréquemment, malgré le fait qu’on l’ait abordée par la bande régulièrement, et on s’est dit qu’on allait peut-être l’aborder bonne une fois pour toutes. C’est cette question, cette terreur, cette espèce de peut-être même de fantasme, d’une sorte de formatage que l’éditeur opérerait sur une œuvre, pour en trahir la nature sacrée ou pour la dénaturer et faire en sorte de l’arracher de la main de l’auteur ou de l’autrice. Et qu’il y aurait cette espèce de pacte faustien à faire qui est que « Ah, si jamais je veux être publié, eh ben ma foi, il va falloir que je me soumette au fait que l’éditeur va dénaturer mon œuvre ».
Alors, c’est peut-être pas dit en termes aussi crus et nets, mais c’est quand même quelque chose qui flotte et on s’est dit qu’on allait traiter cette chose-là et aussi, rapport à notre situation à tous les trois, il y a aussi peut-être cette espèce de fantasme ou de crainte comme quoi un auteur ou une autrice qui a quelques bouquins derrière lui ou elle bénéficierait d’un blanc-seing supérieur permettant des inventivités et des prises de risques, quand un débutant ne doit surtout pas en prendre.
Alors si on fait cet épisode, je vous posé la question qui est purement rhétorique, est ce que vous êtes d’accord avec ça ?
Mélanie Fazi : D’accord avec toi ou d’accord avec l’idée ? Non, mais je suis assez frappée effectivement à quel point cette idée revient dans des discours, que ce soit des retours qu’on a sur les épisodes ou des discussions générales sur l’écriture, c’est impressionnant. J’ai vu beaucoup d’auteurs aussi justifier le choix de l’auto édition par ça, et le choix de l’auto édition c’est une chose, mais le discours derrière c’était : « un éditeur, forcément va chercher à vous formater, donc je ne fais pas ce choix-là ».
Moi ce qui me frappe déjà c’est à quel point… Comment est-ce qu’on peut dire « l’éditeur » comme si l’éditeur était une espèce d’entité constante. Des éditeurs il y en a quoi ? Des centaines ? Ils ont chacun une ligne et chacun une personnalité, chacun une approche différente. Je ne sais pas pour vous, mais j’ai travaillé avec 4 éditeurs différents, c’est 4 expériences différentes, alors aucun n’a cherché à me formater, aucun des 4.
Alors oui, il y a des éditeurs qui ont qui ont peut-être à cœur peut être de viser des textes un petit peu plus lisses, on va dire, un peu plus consensuels. Il y a des éditeurs qui cherchent des choses très, très expérimentales. Il y a vraiment tout le spectre, toute la gamme entre les deux. Et je dirais que pour moi la question elle est surtout liée à un autre sujet.
Il y a une autre idée reçue qui revient très souvent, c’est la question de la ligne éditoriale qui serait uniquement un prétexte pour refuser des textes. Et au contraire, la ligne éditoriale, c’est précisément ce qui vous permet de savoir que l’éditeur à qui vous vous adressez est en phase avec ce que vous faites et donc va rendre justice à votre texte ou pas. Vous allez vous entendre ou pas.
Mais il me semble que la question est plutôt ça. Un éditeur, si vous l’avez bien choisi, ne va pas chercher à formater votre texte, parce qu’il comprendra ce que vous êtes en train de faire, déjà.
LD : Tu parles de la ligne éditoriale, on avait fait un épisode dessus[2]. Et la ligne éditoriale est fréquemment vécue comme un mystère. Ce qui pour moi personnellement est mystérieux, parce que la ligne éditoriale d’un éditeur, elle est très claire, il suffit de lire ce qu’il a publié. Et il y a tout dedans, quoi. Est-ce que je me sens travailler avec ces gens-là et vu ce qu’ils font, vu ce qu’ils publient ?
Alors, peut être des fois il peut y avoir des ratés etc., ça reste un métier humain, on le dit régulièrement et des fois oui, des fois y a pas des ententes, y a des rencontres qui se font pas, ça arrive. Mais globalement la ligne éditoriale, elle est dans ce que l’éditeur publie et dans ce qu’il ou elle aime, et souvent en plus de nos jours, il où elle s’exprime publiquement sur ce qu’il et elle publie et pourquoi. Dans les tables rondes des festivals, les Imaginales, les Utopiales et de tous les autres festivals, sont de plus en plus mises en ligne, et souvent les éditeurs s’expriment sur leur métier, ce qu’ils veulent. Et ça ne me paraît pas inaccessible de cerner la ligne éditoriale d’un éditeur.
Estelle Faye : Et surtout, il y a vraiment une très grande liberté, notamment dans l’Imaginaire. En fait, j’ai l’impression qu’il y a limite un côté un peu « schizophrène », de à la fois, l’idée que les éditeurs veulent toujours des trucs super nouveaux, jamais vus, et d’un autre côté, les éditeurs chercheront à vous formater. Donc c’est un peu les deux sons de cloche que j’ai, en même temps, sur les préjugés, sur les éditeurs.
Après, la ligne éditoriale, moi je vais te donner un exemple qui va essayer d’être hyper basique, mais grosso modo, dans mon univers de Un reflet de lune, Un éclat de givre, Chet flirte avec la moitié de la ville, hommes et femmes, et couche avec la moitié des gens avec qui il flirte. Eh bien ça, je ne vais probablement pas aller présenter ce texte aux éditions très chrétiennes de la Manif pour tous, parce que oui, là, évidemment, ça ne rentrera pas dans leur ligne éditoriale.
Voilà, mais c’est ça en fait. Ce n’est pas : les éditeurs dans leur ensemble, ils ne veulent pas donc de politique, de personnages homos, donc de pauvres, de critique sociale. Non, c’est qu’au bout d’un moment, comment dire, si je vais présenter Les révoltés de Bohen où il y a trop de pauvres à des proches du Figaro Magazine, je pense pareil, qu’on n’arrivera pas à s’entendre.
Par contre, ce que j’ai vu chez tous les éditeurs que j’ai rencontrés, les expériences éditoriales dont j’ai entendu parler et celle que j’ai eues, c’est qu’à chaque fois, l’éditeur cherchait au contraire à pousser le roman dans sa propre personnalité pour que vraiment il développe sa propre personnalité, sa propre identité à 200 %. Et ça, c’est l’inverse en fait du formatage, c’est-à-dire, on va essayer que ce roman soit le plus saillant possible et qu’il se développe tel qu’il doit être, et aller vraiment au fond des choses. Et au contraire, quoi.
C’est complètement mon vécu et pas que le mien, plein d’expériences dont j’entends parler, c’est l’inverse complet. Donc vraiment, l’éditeur ne veut pas formater les auteurs, faut juste trouver le bon éditeur.
Ce qui est vrai aussi, c’est qu’au début, quand on débute, on ne trouve pas forcément l’éditeur idéal pour soi du premier coup, mais parce qu’aussi nous-même, on ne sait pas qui on est en tant qu’auteur.
Moi, quand j’étais toute bébé autrice, objectivement même, je ne savais pas trop où j’allais, je faisais mes premiers pas hésitant en tombant parfois. Et voilà, je n’avais pas forcément l’éditeur idéal, mais parce que moi-même je ne savais pas encore qui j’étais. Et plus j’avance, plus je sais où je veux aller. Bon, est ce que je sais qui je suis en tant qu’autrice, c’est un autre débat, mais en tout cas, plus je sais où je veux aller en tant qu’autrice, plus effectivement je vois avec qui je peux le faire, et plus aussi je sais expliquer à mes éditeurs ce que je veux faire, et ça c’est hyper important.
MF : Bah je suis complètement d’accord sur le fait qu’un éditeur avant tout ce qu’il cherche c’est une voix, une personnalité, quelque chose qui va se distinguer. Donc tout l’inverse d’un formatage.
Moi, mon expérience m’apprend aussi qu’il y a même des cas de figure, pour l’avoir vécu plusieurs fois, où un éditeur peut accepter de tordre légèrement sa ligne s’il est suffisamment emballé par votre livre, s’il pense qu’il a un intérêt, qu’il a envie finalement de vous publier, de travailler avec vous. Alors c’est plus fréquent effectivement, quand on a déjà une certaine assise peut être. Récemment Dystopia qui a publié mes textes de non fiction alors que d’habitude il publie plutôt de la fiction, enfin j’ai eu quelques cas de figure comme ça d’éditeurs qui justement n’ont pas cherché à formater mon texte, mais se sont dit « Tiens, on a envie d’essayer quelque chose ». Alors c’est des cas de figure un peu plus rares mais qui peuvent se produire.
Mais je suis complètement d’accord sur le fait que oui, ce qu’ils cherchent avant tout, c’est une personnalité et une voix.
LD : Mais en plus, Mireille Rivalland[3] nous l’a dit, quand elle nous a fait le plaisir de nous rejoindre en début de saison, elle l’a dit texto. Quel est le juge de paix ? C’est le texte, c’est l’œuvre, c’est tomber amoureux du texte.
Alors évidemment, il faut qu’il y ait des sensibilités qui s’accordent. Sur cette histoire qu’on va chercher à lisser la personnalité du texte ou du débutant, je pense qu’il y a une grosse confusion sur un point qui est que oui, c’est vrai, c’est pas faux, dans certains cas, on peut encourager les débutants à être prudent sur leur projet, ça ne veut pas dire de lisser leur personnalité.
Qu’est-ce que ça veut dire d’être prudent ? C’est que – tu l’as rappelé aussi Estelle – quand on commence, on se cherche un peu. Bon, on se cherche toujours je pense quand on fait ce métier-là et on évolue tout le temps. Mais au début, oui, c’est vrai que techniquement ce n’est peut-être pas forcément une mauvaise idée d’éviter de jongler avec 25 assiettes, parce qu’on va en casser.
Donc pourquoi est-ce que le débutant peut éventuellement réfléchir à des questions de prudence dans son exécution technique ? C’est parce que la compétence – je suis désolé –, le métier, ça rentre aussi, quoi. Et qu’un auteur qui commence, il ou elle n’a pas 5 ans de métier, 10 ans de métier, 20 ans de carrière, etc., pour apprendre de plus en plus des fondamentaux techniques.
Donc, effectivement, peut-être dans certains cas, il peut être pertinent de réfléchir à ses ambitions techniques. Mais ça ne veut pas dire de lisser son œuvre et sa personnalité, ça veut dire d’essayer de faire un projet qui est à sa portée, ou juste – comme Estelle aussi tu le dis fréquemment – juste au-delà, parce que c’est là qu’on se sent un peu avec le feu sous les fesses et qu’il faut réussir à justement sortir de sa zone de confort. Mais c’est toujours intéressant de sortir un peu de sa zone de confort, on l’a dit fréquemment aussi. C’est là qu’on va y chercher des trucs authentiques, et c’est là qu’on va chercher la personnalité.
Mais pourquoi est-ce qu’on passe éventuellement des fois – c’est pas faux –, un peu plus de choses à un ou une professionnelle établie, c’est pas parce qu’il ou elle est établie, c’est parce qu’il ou elle a les épaules techniques de porter des choses qui sont plus ambitieuses, souvent.
Alors après, bien sûr, il y a toujours des Mozart, loin de là l’idée de dire que ça n’existe pas. Mais moi je trouve qu’il est toujours plus prudent de considérer qu’on n’est pas Mozart et d’essayer de faire maximum avec là où on en est.
Donc pourquoi est-ce qu’un auteur établi peut parfois bénéficier d’un certain bénéfice de confiance dans un projet ambitieux ? C’est parce qu’il ou elle a du métier et que aussi, l’éditeur comme les lecteurs le savent.
Il y a un truc qui m’avait marqué il y a longtemps, quand j’avais eu le plaisir de – toujours lui, de visu [rire] – être traducteur d’une interview de Brandon Sanderson, quand il a commencé Les Archives de Roshar. Mélanie était bien passée pour le savoir : énorme saga.
MF : Oh oui !
LD : Enorme saga de 10 volumes je crois prévus, dont chacun est juste immense. Et il disait très clairement « J’ai pas commencé par Roshar dans ma carrière, parce qu’il fallait que je montre aux lecteurs que on pouvait me faire confiance sur une saga de cette envergure. Donc j’ai commencé avec des choses un peu plus contenues en termes d’ambition ». Ça ne veut pas dire que Sanderson est devenu établi donc il avait la possibilité de faire ce qu’il voulait. Ça veut dire qu’il a montré qu’il avait passé un certain cap technique. Et ça s’apprend aussi, ça. Mais c’est pas grave, on est tous passés par là.
C’est rigolo des fois de voir que, de temps en temps, dans certains commentaires, on voit « Ah, vous pouvez vous permettre X ou Y parce que vous êtes établis », mais on est tous démarrés par quelque part, on a tous démarré à un endroit où on l’était pas.
MF : Ben on a tous eu cette impression en plus que « les autres peuvent faire ça et moi on peut pas me l’autoriser ». Enfin moi en tout cas je suis passée par là.
LD : Ben pareil, mais j’aurais jamais pu avoir un éditeur qui me dit « Ah bah ta trilogie des Dieux sauvages, bah finalement ce sera 4 tomes ? Bon OK. Finalement ce sera 5 tomes. Ah ? Bon. Et puis, ils vont faire 1 700, 000 signes maintenant. OK d’accord ». Mais parce que quand je balance un bouquin d’un 1 70 0000 signes maintenant je sais ce que je fais. Il y a ne serait-ce que 5 ans peut-être, je n’aurais pas été capable de le faire, je le sais très bien.
Donc, voilà, c’est pas qu’on cherche à formater, c’est juste qu’il y a un apprentissage malgré tout. C’est pas ce qu’on a envie d’entendre, mais c’est la vérité, je pense.
EF : Complètement. Après, j’ai la même expérience que vous, quand j’ai fait mes premiers bouquins, j’ai même pas eu le ressenti de « il y a des choses que les autres se peuvent permettre, pas moi », parce que à la base, je viens d’un monde qui est celui du scénar, où j’ai vaguement un peu bossé comme scénariste sur beaucoup de trucs qui se sont pas faits, et j’ai encore des potes qui bossent beaucoup plus dans ces milieux-là. Et franchement si vous voulez du formatage, mais allez voir le milieu du scénar télé, quoi. Et là, vous verrez du formatage vraiment, vraiment, et du formatage par des gens qui par moments, en plus, ne connaissent pas les genres dans lesquels ils vous formatent, et qui disent « Ah non mais là – par exemple – ah ouais, mais ton personnage, OK donc elle a 40 ans, mais on veut qu’elle parle à un public plus jeune, donc si vous pouviez lui faire avoir 25 ans ? » Ouais, mais à 25 ans en fait elle peut pas voir le parcours professionnel qu’elle a. « Ah ouais, mais quand même, faut qu’elle ait 25 ans quand même, quoi ».
Voilà et vous allez avoir ce genre de discussions hyper frustrantes où on vous demande de faire rentrer des ronds dans des trous carrés pour que, comme vous n’êtes pas encore établi comme scénariste, que vous n’avez pas fait vos preuves, il faut essayer de parler à un public le plus large possible. Ça, je ne l’ai jamais, jamais eu en édition. Vraiment, il y a deux mondes.
MF : Je pense qu’il doit y avoir des cas de figure où ça se produit, soit parce que c’est une mauvaise rencontre avec l’éditeur, soit dans des projets qui sont très cadrés, peut être des collections qui ont des attentes vraiment très, très particulières ou des choses comme ça. Mais on parle de cas de figure spécifiques. On parle pas de quelque chose d’aussi global que cette idée reçue le laisse penser.
LD : Alors, exactement. Et justement en termes de mauvaises rencontres justement, je voudrais justement nuancer tout ce que j’ai pu dire aussi, parce que ça existe aussi, les mauvaises rencontres, et il faut pas s’en cacher. On a fréquemment dit : le bon éditeur, c’est quelqu’un qui comprend ce que vous avez voulu faire, l’aime et veut le pousser plus loin. Par contre les mauvaises rencontres, ça existe aussi.
Et juste aussi par rapport à ce que je disais tout à l’heure sur lequel je veux revenir – je veux surtout pas que ça soit dit, parce que j’entends déjà les réseaux pousser des cris d’orfraie –, je suis certainement pas en train de dire que « Ah, on est passés par là, donc ça veut dire que tout le monde va y passer, c’est une histoire de bizutage ». Absolument pas. C’est juste…
Imaginez, vous prenez une guitare pour la première fois de votre vie, vous êtes pas Django Reinhardt, voilà c’est tout. Par contre vous pouvez prendre une guitare, commencer à vous amuser avec. Avoir peut-être quelques facilités. Vous êtes content parce que vous allez jouer de la guitare autour d’un feu de camp avec vos potes, c’est cool tout le monde est content, vous vous dites « Ah peut-être que je vais pouvoir faire quelque chose », et puis voilà ! C’est de l’apprentissage c’est tout, c’est rien d’autre que ça. Sauf que bah, tu plantes pas le solo de Free Bird[4] à ton premier camp scout quoi, c’est juste ça. Sauf si t’es Mozart, encore une fois, ça existe.
Sur les rencontres avec les mauvais éditeurs, il faut aussi voir que ça existe, qu’il peut exister également des éditeurs qui peuvent éventuellement – c’est un truc dont on a parlé aussi dans les épisodes précédents – qui va éventuellement vouloir changer la nature d’un projet. Mais déjà, il faut se rendre compte que pour avoir cette conversation, ça veut dire qu’il y a déjà une conversation. C’est pas d’emblée. Et aussi… Il faut aussi et, souvent – je crois que j’ai déjà aussi dit ça –, il faut savoir dire « non » quand une façon de faire un projet ne correspond pas.
Une fois, il y a longtemps, j’ai un grand éditeur parisien qui m’a proposé de faire l’univers d’Evanégyre avec lui en littérature générale. Il était ouvert à ce que ce soit du genre, mais il m’avait dit : « Moi je veux un format épisodique ». Je lui ai répondu : « Je suis désolé, c’est pas le projet. Très bien, je suis ravi que vous vouliez le faire, mais ce n’est pas le projet. Evanégyre, c’est un univers, c’est du planet opera/fantasy épique avec des récits de taille extrêmement variable et c’est pas de l’épisodique, et il est pas prévu comme ça. Donc si vous ne voulez pas faire ça, c’est pas grave ». Et cet éditeur – j’ai déjà dit cette anecdote, mais je pense que c’est important qu’elle revienne dans cet épisode – m’a dit « Quand vous m’avez dit ça, je vous ai trouvé extrêmement mûr et ça m’a donné envie de travailler avec vous, parce que vous saviez ce que vous voulez ». On est exactement à l’inverse d’une question de formatage.
EF : Expérience dont j’ai déjà parlé, mais comme Lionel, je pense que c’est important de l’avoir dans cet épisode. Premier éditeur avec qui j’avais parlé de La voix des oracles, donc série de fantasy antique avec un gros twist à la fin du 2e tome et un 3e tome qui est différent, donc premier éditeur m’a dit : « C’est super, je vais le faire avec toi, mais t’enlèves cette période historique que personne connaît, et t’enlèves ce 3e tome parce qu’on y comprend rien ». C’était dit avec plus de forme, mais grosso modo, c’était ça. Et là simplement, bah c’est à nous de nous connaître en tant qu’auteur et de dire : « Bah, non, en fait, c’est pas le projet sur lequel on doit bosser ensemble, et peut être qu’on bossera ensemble sur un autre projet, mais c’est juste pas ce projet-là quoi ».
Et un petit truc sur lequel j’aimerais revenir très brièvement, c’est quelque chose qu’on entend beaucoup aussi, c’est : on nous dit que quand on est un jeune auteur, on peut pas démarrer avec une série et on est obligé de faire des one shot. Alors déjà ce n’est pas vrai, il y a plein de contre exemples : Régis Goddyn, Stéphane Platteau, enfin voilà, vous les cherchez, vous les trouvez.
Il y a par contre un truc qui est vrai, c’est que comme dit Lionel, quelqu’un comme Lionel, quand il commence Les dieux sauvages, il a prouvé que oui, il allait tenir sa série jusqu’au bout. Et effectivement, quand on débarque, on a écrit un premier bouquin, qui en plus est peut-être déjà un peu bancal, parce que c’est notre premier bouquin, et parce que de toute manière avant les corrections, c’est toujours un peu bancal, il faut le dire. Eh ben peut-être que c’est pas là qu’on va convaincre un éditeur qu’objectivement on peut à la fois déjà arriver au bout des corrections de ce bouquin et en faire 7 autres dans le même univers. Peut-être qu’on a besoin de prendre un peu plus de bouteille avant.
Un exemple non éditorial là-dedans, c’est Donjons et dragons, le film[5]. Tous ceux qui l’ont pas vu vous pouvez aller voir. Il est resté célèbre donc pour être, on va dire, pas l’un des films qui ont fait du bien à la Fantasy au cinéma. Et mine de rien, Donjons et dragons c’était le premier film d’un gars dont c’était la passion et le rêve absolu de faire ce film. Simplement, il avait rien fait en film avant, je crois qu’il avait même pas fait un seul court métrage, quoi. Et le film est pourri, le film est bancal, le film est pourri quoi qu’on en dise, même avec les moyens qu’il a, parce qu’il a pas les épaules.
Et au contraire, quand Peter Jackson fait Le Seigneur des Anneaux, quand on voit tout son parcours, c’est un truc qu’il a préparé toute sa vie depuis son premier film qui avait zéro thune au fin fond de la Nouvelle-Zélande. Et là, il avait les épaules pour le tenir et c’est devenu Le Seigneur des Anneaux.
LD : Et c’est pas grave de faire ses premières armes. Normalement, on fait ça parce qu’on aime ça.
EF : Ouais, c’est cool !
LD : C’est cool d’expérimenter en fait, en vrai.
Alors puisque c’est visiblement l’épisode des unpopular opinions, et que du coup Internet aura l’été pour ne pas être d’accord avec nous. Et aussi une autre unpopular opinion, mais je pense qu’elle est importante à regarder en face, c’est des fois aussi de se poser la question qui est – on a commencé une saison là-dessus – pourquoi écrire ? Est-ce qu’on est prêt à faire toutes les concessions pour voir son nom sur la couverture ? On prendra de mauvaises décisions artistiques, c’est sûr. Donc qu’est-ce qui est important ? C’est l’artistique ou c’est le fait de publier à tout prix ? Chacun fait ses choix en son âme et conscience.
Mélanie nous fait signe comme quoi, ça fait 20 minutes, elle a tout à fait raison. Pour vous remercier quand même à nouveau de votre suivi et de votre fidélité, on espère que le podcast vous pousse plus loin dans vos propres réflexions, comme d’ailleurs il nous pousse mutuellement à mesure que nous ne sommes pas d’accord les uns avec les autres, et c’est très bien, et c’est comme ça que ça devrait être.
Petite citation pour terminer.
EF : Vous êtes des politeurs super cools et la citation c’est pas ça. « Ce qui me tue, dans l’écriture, c’est qu’elle est trop courte. Quand la phrase s’achève, que de choses sont restées au dehors ». J. M. G. Le Clézio.
Jingle : C’était Procrastination, merci de nous avoir suivis. Maintenant, assez procrastiné, allez écrire dans la joie et la bonne humeur, et à dans 2 mois !
[1] Épisode uploadé en 2021 : Covid, toussa.
[2] Procrastination S03E06 – Malgré ses qualités votre livre ne nous a pas semblé convenir à notre ligne éditoriale
[3] Éditrice des éditions L’Atalante, Épisodes 1 et 6 de la saison 5 de Procrastination
[4] https://www.youtube.com/watch?v=0LwcvjNJTuM&list=RD0LwcvjNJTuM&start_radio=1&pp=ygUYZnJlZSBiaXJkIGx5bnlyZCBza3lueXJkoAcB
[5] Celui réalisé par Courtney Solomon, sorti en 2020, pas celui sorti en 2023.