
Bienvenue dans les Backrooms (2026, Ed. Luciférines)
Collectif, 13 nouvelles Fantastique/Horreur
Couverture : Collectif, 11 nouvelles Fantastique/Horreur
=)
« Si vous no-clippez de la réalité, vous vous retrouverez dans les Backroom, où il n’y a rien d’autre que la puanteur des moquettes humides, la folie du monochrome jaune, le bourdonnement incessant des néons au maximum de l’intensité et environ un milliard cinq cent cinquante mille kilomètres carrés de pièces vides segmentées au hasard pour vous piéger. Que Dieu vous protège si vous entendez quelque chose errer près de vous, car il est certain que ça vous a entendu aussi. »
Depuis 2019, le texte circule sur Internet. Il accompagne la photographie d’une piece aux murs jaunes, éclairée par des néons. Les cloisons qui se répètent au loin, toujours identiques, toujours dans cette teinte qui se veut chaleureuse dans l’être vraiment, provoquent une sensation de vertige. Tout semble anormal et, pourtant, rien ne l’est.
Les Backrooms sont des espaces faits pour l’humain, mais dépourvus de vie. Ils sont constitués de couloirs, de bureaux, de parkings qui s’étirent a l’infini et deviennent de plus en plus étranges à mesure qu’on s’y enfonce. Et, parfois quelque chose gratte, grogne, crisse… Et vous comprenez que vous n’êtes pas en sécurité.
Cette anthologie réunit des textes qui explorent cette nouvelle mythologie de l’horreur liminale. Ils se concentrent sur les premiers niveaux des Backrooms (du niveau 0 au 9), en restant fidèles à l’esprit d’origine : des espaces vides, des entités menaçantes, et la folie qui vous guette.
Si vous franchissez le seuil des Backrooms, il n’y aura personne pour vous guider ni pour vous ramener.
Mon avis
Ai-je encore besoin de présenter les Backrooms après la sortie récente du film de Kane Parsons ?
Ah, on me signale à l’oreillette que tout le monde ne passe pas des heures à regarder des trucs chelou sur Youtube, donc on va quand même faire un bref rappel (et si vous voulez la version longue, n’hésitez pas à aller faire un tour du côté de l’ami Feldup et de l’ami ALT 236, dont je vous conseille vivement les chaînes).
Pour la faire courte, les Backrooms, donc, c’est un projet collaboratif d’Internet inspiré des espaces liminaux (si vous ne savez pas ce que c’est, je vous renvoie du côté du très beau bouquin d’ALT 236). Les Backrooms sont une sorte de réalité parallèle de laquelle il est impossible a priori de s’échapper, composée de labyrinthes répartis en étages plus ou moins mortels. Personnellement, j’en retiens surtout l’esthétique liminale plus que les pièges et les monstres, à savoir un sentiment profond de solitude, de perte littérale et métaphorique, et de nostalgie.
Autant vous dire que j’avais certaines attentes pour les textes de la présente anthologie, attentes que je n’ai pas forcément retrouvées dans ce recueil, ce pour quoi je ne lui jette pas la pierre puisque c’est quelque chose d’éminemment personnel. Elle est composée de 13 textes, entre lesquels sont insérés des illustrations et des extraits de carnet de bord permettant de présenter certaines créatures emblématiques, et bien sûr, les étages. L’anthologie a d’ailleurs choisi (je pense à raison) de se concentrer sur les 10 étages principaux, donc pas de poolrooms ni d’étage FUN =), mais hé ! on peut pas tous les faire. (D’ailleurs, petite interrogation de ma part. Il n’y a pas de nouvelle se déroulant dans l’étage 9, pourtant on a un extrait de carnet de bord le présentant. Contrairement à l’étage 2, seul étage parmi les 10 premiers qui ne dispose d’aucune nouvelle ni entrée).
Cette présentation étant faite, qu’en ai-je pensé ?
Comme dans toutes les antho, j’y ai trouvé du bon, voire du très bon, mais je suis aussi passée complètement à côté de plusieurs textes. Comme je le disais, je n’ai pas forcément trouvé ce qui me fascine dans les Backrooms et les espaces liminaux, et seuls quelques textes sont parvenus à me faire ressentir quelque chose, que ce soit du malaise, de la peur ou de la nostalgie. Je ne remets pas en question la qualité des textes ici, mais même quand on essaie de ne pas en avoir, les attentes vont fatalement biaiser la lecture. La sélection est d’ailleurs vraiment intéressante par sa variété, puisque les atmosphères et les narrations sont très différentes d’un texte à l’autre.
J’ai trouvé toutefois que l’anthologie était une excellente porte d’entrée à cet univers, et l’objet livre lui-même est très chouette avec ses illustrations.
(Note : J’ai rencontré un problème d’impression avec mon premier exemplaire, les éditions Luciférines ont eu la gentillesse de m’en faire aussitôt parvenir un autre).
Mon avis (bref) sur chaque nouvelle
Note : je vais pas écrire le mot en entier à chaque fois, donc BR = Backrooms.
- Ce qui rampe, Mello von Mobius
Niveau 0 : Le lobby
No-clip dans les Backrooms, c’est déjà mauvais. Alors no clip en étant handicapé/malade chronique… Quand je regarde ou lis de l’horreur ou du survival, je ne peux pas m’empêcher de réaliser que je ne tiendrais pas plus de 3 secondes dans les situations des personnages : quand on a un corps et/ou un cerveau non fiables, la survie peut vite devenir compliquée. Cette nouvelle, c’est l’une de mes préférées de cette anthologie, par son réalisme et son angoisse concrète, surtout quand on est soi-même handi/malade chronique. Pas de monstres, pas de grands effets. Juste une personne malade chronique qui a le malheur de no clip dans les BR, la solitude et le désespoir, des sentiments qui font à mon sens la quintessence de cet univers.
Puis une présentation pertinente des personnes handicapées, ça fait toujours plaiz ».
- Angles morts, Charles Daniel Sarre
Niveau 0 : Le lobby
Une intrusion qui tourne mal. Pas grand chose de spécial à dire sur cette nouvelle, bien que je l’aie appréciée pour sa fidélité aux BR. C’est l’étage 0, quoi, avec ses sempiternels murs jaunes et ses néons.
- Babel inversée, Manuela H.
Niveau 1 : La zone habitable
Les étages sont infinis à l’horizontale, certes, mais qu’en est-il de la verticale ? L’étage 1 est l’un des rares étages des BR à se révéler relativement safes et habitables, ce n’est donc pas étonnant que les malchanceuxses qui no-clips s’y retrouvent en nombre. Mais bon, ça reste toujours un piège, quoi, mais les résidants tentent quelque chose d’assez innovant pour tenter de s’en sortir. Avec succès ? Vous verrez bien. Vraiment bien aimé cette nouvelle, plutôt originale et lumineuse en dépit de son univers, c’était un risque à prendre pour l’autrice, mais je l’ai vraiment trouvée intéressante pour ça. Elle prend d’ailleurs une dimension un peu particulière, très émouvante, quand on lit la présentation de l’autrice en fin d’ouvrage. Très bel hommage, et cela explique sans doute pourquoi cette nouvelle est la seule nimbée d’espoir et de nostalgie.
- Confiance aveugle, Johann Vigneron
Niveau 3 : La station électrique
La télémédecine, ça donne quand même un bon coup de main ! Une nouvelle que j’ai bien aimée pour son ton un peu absurde imprégné d’humour noir, et curieusement, c’est l’une des seules nouvelles de cette anthologie où j’ai ressenti un léger malaise. Je pense que c’est à cause justement de ce décalage entre la narration et les évènements, mais aussi parce qu’elle s’inscrit dans ce qu’on appelle la vallée dérangeante. Bref, c’était chouette !
- Carnet anthracite, agate rouge, Carole Nguyen Vo
Niveau 4 : Les bureaux
Le travail de bureau, ça a de quoi vous faire perdre la tête. J’ai trouvé le rythme pas toujours bien réussi, un peu trop lent pour la majeure partie, et on n’a pas vraiment le temps de ressentir le frisson à la fin. Lecture quand même plutôt sympa.
- Sous la tapisserie, la Bête, Ophélie Sautron
Niveau 5 : L’hôtel de l’horreur
Vous reprendrez bien du dessert ? J’ai bien aimé l’idée des menus absurdes, en revanche, j’avoue ne pas être rentrée dedans. Pas grand chose à dire dessus du coup.,
- Dévotion, Lysandre Chavaria
Niveau 5 : L’hôtel de l’horreur
Ou quand l’obsession devient dévorante. Dans cette nouvelle, les Backrooms servent de catalyseur et exacerbent un sentiment préexistant qui finit par atteindre des proportions évidemment dramatiques. Je n’ai pas ressenti l’angoisse existentielle des Backrooms ici, et en soi, l’histoire aurait pu exister dans un autre cadre (private joke inside), néanmoins l’attitude du protagoniste met vraiment mal à l’aise, donc c’est un oui en ce qui me concerne. Puis elle permet de montrer que les BR, ce ne sont pas juste des couloirs infinis et des monstres, elles agissent aussi sur la psychée des malheureux qui s’y retrouvent coincés.
- Hôtel 5 étoiles, Sandrine Vailtera
Niveau 5 : L’hôtel de l’horreur
Les majordomes, c’est plus ce que c’était. Qui dit hôtel dit service d’hôtel et surtout : majordome. Et tout le long, j’avais en tête le fameux Sébastian Michaelis de Black Butler, pas de quoi inspirer confiance malgré le discours faussement compatissant du monsieur. Bref, pas de grande surprise évidemment, mais j’ai vraiment bien aimé l’ambiance de la nouvelle, notamment grâce à la narration en « tu » qui nous immerge directement dans le texte (même si du coup, je trouve que la description du climax fonctionne moins bien avec ce type de narration).
- Dark way, Pierre Brulhet
Niveau 6 : Extinction des feux
Dans le noir, personne ne vous entendra crier de soif. Parmi les étages principaux, je pense que l’étage 6 est l’un de ceux qui me fait le plus flipper : je suis pas franchement à mon aise dans le noir. Ajoutez à cela que je suis facilement assoiffée, autant vous dire que l’histoire d’un gars qui cherche désespérément une source d’eau potable dans le noir complet, eh ben ça fonctionne vachement bien sur moi. Petit bémol quand même, j’ai trouvé que l’auteur ne faisait pas suffisamment appel aux autres sens, et notamment à l’odorat, ce qui fait que j’ai eu un peu de mal à croire que le personnage ne se rende pas compte à l’odeur, avant de boire, que ce n’est pas de l’eau (puis vérifie avant de boire, doudiou !). Mais bon, entre les BR qui ont tendance à agir sur la psychée, plus le désespoir du personnage, bon, admettons. Par contre, beaucoup aimé la chute (au figuré comme au littéral), empreinte d’humour noir.
- A volonté, Cassandra de Mizer
Niveau 6 : Extinction des feux
Buffet à volonté, cloportes bienvenus ! Ambiance complètement radicale, pourtant concrètement, on est toujours dans le même niveau. On plus précisément, dans l’un des nombreux sous-niveaux des BR : ici, les Snackrooms. Dans cet étage 6 perpétuellement plongé dans l’obscurité, sans rien à boire ni à manger de comestible, il est dangereux de suivre la lumière et les odeurs alléchantes de nourritures, comme vont s’apercevoir les 2 protagonistes de cette histoire. Une histoire très sympa, qui flirte un peu avec le body horror dans son idée.
- Le garçon, la poupée et la mer, Yvan Barbedette
Niveau 7 : Thalassophobie
Océan ! Océan en vue ! Autre truc qui me met pas à l’aise : l’eau. Pourtant, je ne me suis pas du tout sentie mal à l’aise dans cette nouvelle, j’ai trouvé que l’océan infini de cet étage n’était pas suffisamment exploité. Par ailleurs, je n’ai pas tellement accroché à l’histoire et au mode de narration choisi. On a une alternance de passages en « tu » narrés par la poupée, et des passages en « je » par le garçon. Mais les passages de la poupée on un côté « as you know Bob » qui sort de l’histoire parce qu’on perçoit derrière l’auteur qui nous donne des éléments de contexte dont le garçon est parfaitement au courant, et j’ai eu du mal avec la grossophobie intériorisée très présente dans le texte.
- Chimère, Sarah Mior
Niveau 7 : Thalassophobie
Sous l’océan, sous l’océan… y’a un sous marin qu’est pas tout seul, sous l’océan ! Bon, décidemment, j’ai visiblement du mal avec ce pauvre niveau 7 qui n’a rien demandé à personne. J’ai pas du tout accroché à cette nouvelle, que j’ai trouvée trop décousue dans sa narration. J’ai vraiment bien aimé la chute, en revanche, qui reste ouverte à l’interprétation, et j’aime bien ce genre d’incertitudes dans le Fantastique.
- Quand commence le silence, Julia Rizzotto
Niveau 8 : Système de grottes
J’aime pas la spéléo T_T Oh ! Pour finir une nouvelle que j’ai vraiment appréciée ! Déjà, joli travail sur la forme, on sent l’inspiration de La Maison des Feuilles, et c’est chouette que quelqu’une y ait pensé pour un recueil sur les BR. Ensuite, sans trop spoiler, j’aime vraiment l’utilisation des champignons, à la fois simple mais horrible dans l’idée.
- Carnet de bord, Barbara Cordier
Alors, c’est pas une nouvelle, mais une série d’articles disséminés tout le long de l’anthologie qui permettent de présenter les principaux étages ainsi que quelques unes des nombreuses anomalies/créatures qui guettent les voyageurs égarés. C’est vraiment sympa et immersif, puisque c’est rédigé sous forme d’extraits de carnet de bord, qui rappellent le projet BR initial ça met vraiment dans l’ambiance et ça permet aux néophytes de découvrir davantage les BR. Bon, par contre c’est proposé en texte blanc sur fond noir, et perso (et sans jeter la pierre à l’anthologie), j’ai vraiment du mal à lire sous cette forme.